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A qui appartient ce totem ?

Soixante-dix-sept ans après son arrivée en Suède, un totem va enfin retrouver sa terre d'origine au nord du Canada.

Le musée d'ethnographie de Stockholm avait été spécialement aménagé afin de pouvoir accueillir cet immense totem. Le 8 mars 2007, des employés ont délicatement allongé le vieux totem de cèdre rouge dans une caisse. Il représente une figure humaine de l'esprit Zoda, une ourse et un grizzly sculptés en 1872 à la demande du chef G'psgoalux pour honorer la mémoire des Indiens haisla décimés par la maladie.

Une délégation d'Indiens est venue exprès en Suède pour assister à la cérémonie au cours de laquelle la longue caisse a été refermée avant d'être transportée par camion, puis par bateau, pour rejoindre enfin le village de Kitamaat où vivent quelque 700 des 1 500 derniers survivants haisla. C'est la fin d'une bataille de quinze ans menée par les Indiens pour que leur soit restitué un objet qui tient une place importante dans leur mémoire.

Mais la Suède a bien voulu rendre le totem à condition qu'il soit bien préservé. Or il avait été fabriqué justement dans l'idée qu'avec le temps il devait se décomposer dans le sol et retourner ainsi parmi les morts haisla. La solution a été difficile à trouver. Deux copies exactes du totem ont été réalisées à Kitamaat, en 2000. L'une d'elles, don des Indiens aux Suédois, remplace l'original au musée de Stockholm. L'autre a été placée à l'entrée de la vallée de Kitlope où il se décomposera, selon la tradition. L'original, quant à lui, sera exposé à Kitamaat, protégé par une vitre, non pas debout, mais allongé, comme s'il était tombé naturellement. Une solution qui devrait contenter tous les esprits.

Et cette mèche de cheveux ?

Si le musée de l'Indien à Washington restitue aux arrière-petits-enfants du grand chef sioux Sitting Bull l'une de ses mèches de cheveux et son pantalon, c'est qu'ils avaient été volés par un docteur à son décès en 1890.

Comment ces objets arrivent-ils dans les pays riches ?

Leurs histoires personnelles sont souvent mouvementées. Ils ont pu être offerts par des chefs indigènes en échange de cadeaux apportés par les Européens. Ils ont pu être pris comme butin lors des guerres. Ils ont aussi été des monnaies d'échange pour les commerçants. Il y a encore de nos jours des pilleurs de sites religieux ou archéologiques qui exportent secrètement et revendent à des collectionneurs. Ces objets ont souvent connu de multiples péripéties, sont passés de main en main, des "cabinets de curiosités" aux musées, vendus et revendus plusieurs fois. Il est donc difficile de suivre leur trace.

Parure d'initiation wayana © Catherine Reisser

 

Comment décide-t-on qui a droit à quoi ?

En 1970, pour empêcher que les pays plus pauvres ne voient leur patrimoine national partir chez les plus riches, l'UNESCO a établi une Convention qui réglemente très sévèrement le commerce des objets d'art, mais tous les pays ne l'ont pas signée, et les escrocs se cachent partout.

En 1987, une Résolution votée par l'ONU précise que « Le retour des biens de valeur spirituelle et culturelle fondamentale à leur pays d’origine est d’une importance capitale pour les peuples concernés en vue de constituer des collections représentatives de leur patrimoine culturel. »

En 1993, la Proclamation d’Abuja parle de la “dette morale” due à l’Afrique par les pays qui ont pratiqué la traite négrière et le colonialisme. Elle exige le retour des “biens spoliés” car les dommages subis par les peuples africains ne sont pas une “affaire du passé”. La Proclamation appelle ceux qui sont en possession de ces biens spoliés de les restituer à leurs propriétaires légitimes.

Dans de nombreux musées, une commission discute des demandes de restitution, au cas par cas, jusqu'à ce que les deux parties tombent d'accord.

Témoins de l'histoire de la colonisation

Beaucoup d’objets sont des butins de guerre. Ils ne parlent donc pas seulement des autres cultures, mais aussi de l'histoire de l’humanité. Ils en sont les traces vivantes dans la mémoire des peuples qui ont été colonisés. Les sociétés qui ont fabriqué ces objets souhaitent y avoir accès, de manière à redécouvrir leur propre histoire en même temps que celle de toute l'humanité. Leur retour au pays est un acte symbolique permettant à la jeune génération de renouer avec ses racines. Mais leur conservation dans les musées des pays qui ont été colonisateurs est aussi la trace de l'histoire de ces pays.


Un musée universel ?

La restitution des objets aux communautés indigènes qui les ont produits est une question délicate que tous les musées du monde se posent de plus en plus. Pour certains pays, tous les objets remplissant les musées nationaux, d'où qu'ils viennent, sont déclarés patrimoine national et sont donc une partie de l'héritage culturel de ce pays.

Depuis les années 1980, les demandes de restitution se multiplient. C'est pourquoi de plus en plus de musées organisent des rencontres et des expositions itinérantes qui permettent de faire circuler les objets et de les faire sortir des vitrines où ils s'engourdissent.

L'idée nouvelle de « musées universels » pourrait permettre que les jeunes générations des pays du Nord et du Sud se rencontrent autour d'un patrimoine commun à toute l'humanité. Ainsi ces objets ne seront plus des armes pour s’affronter lors de discussions sans fin et le « musée universel » ne sera pas un champ de bataille mais un lieu de rencontre.

Et la magie, dans tout ça ?

Ces objets sont en général "actifs", c'est à dire qu'ils ont des pouvoirs : le pouvoir de guérir, de jeter un sort, de faire germer les semences, de rendre une femme féconde, de faire passer du monde de l'enfance à celui des adultes, d'éloigner les mauvais esprits, de protéger la communauté d'un malheur ou d'aider à faire le deuil d'une personne décédée. Porter un masque lors d'une danse, c'est entrer dans la peau de l'animal représenté et lui faire tenir un rôle dans la vie de la communauté des hommes.

Masque kodiag © Georges Poncet

 

Avant de les donner, de les échanger ou de les vendre à des étrangers, on peut leur faire perdre leur pouvoir par une cérémonie spéciale. mais certains objets gardent encore leur pouvoir, même dans une vitrine!


Les mots en gras de l'article sont expliqués dans le lexique

Dossier
réalisé à partir de la documentation de Survival, d'articles parus dans divers publications : Le Monde du 11 octobre 2006, Métro du 13 mars 2007 et un article de Bernard Müller, écrivain: Faut-il restituer les butins des expéditions coloniales ?