Ruée vers l'or noir et l'or vert en Amazonie

Avril 2008

 

"Nous n'avons aucun moyen, canoë, Jeep, armes, pour nous défendre, et la police se trouve à plusieurs heures de marche", dénonce Kadjy-re, chef d'une communauté kayapo au Brésil.

 

La forêt amazonienne est sous la menace de multiples périls. Les Indiens craignent les invasions de chercheurs d'or, de bûcherons ou de simples pêcheurs, tout autant que les grands projets agricoles et industriels : plantations de riz, de coton et de soja, élevages bovins, barrages et centrales électriques, routes transamazoniennes, usines, mines d'or et de diamants.

 

Percée à travers la forêt amazoniennePercée à travers la forêt amazonienne

© Jonathan Mazower/Survival

 

Officiellement, le Brésil compte 730 000 Indiens, dont la moitié vit de manière traditionnelle. Cependant, tous les Indiens ne sont pas sans moyens de communication modernes. Certaines communautés indiennes, comme les Surui, n'hésitent pas à conclure un accord avec un géant de l'Internet pour gérer leur réserve de 247 200 hectares. Les Surui ont décidé de se servir de Google Earth pour enregistrer les images satellite de la déforestation. (Google Earth est une application gratuite sur Internet qui permet d'observer la planète depuis un satellite, et c'est aussi une entreprise opposée à la déforestation.)

Le chef des Surui envisage que les 1 200 membres de sa tribu aient accès à Internet grâce à l'aide de Google Earth. Avec ces images, ils pourront ensuite demander aux autorités d'agir contre la déforestation. Les Surui espèrent aussi que les bûcherons, chercheurs d'or et autres indésirables réfléchiront à deux fois avant de continuer leurs activités illégales s'ils savent qu'ils sont observés par satellite.

 

Paysages désolés, Indiens assassinés

En attendant, le temps que vous lisiez cet article, une superficie correspondant à 75 terrains de football a été déforestée. Aujourd'hui, 20 % de la forêt brésilienne est morte. 40 % de l'Amazonie pourraient avoir disparu d'ici vingt ans.

"La forteresse verte. D'un coup, la déchirure. La forêt s'ouvre. Blessée. Rasée. Le poumon tousse. La forteresse se fissure. Le paysage est soudain désolé. Des troncs abattus jonchent le sol. La terre laisse apparaître sa dernière couche, griffée à mort par les sillons des cultures", écrit un journaliste qui a survolé la forêt.

En 2007, l'ancien président de la Funai estimait qu'au Brésil les Indiens avaient trop de terres. Leurs réserves occupent 12 % d'un pays grand comme 17 fois la France. La délimitation et la protection de leurs terres restent des problèmes majeurs pour les Indiens du Brésil.

Dans la réserve Raposa Serra do Sol, dans l'Etat du Roraima, ce sont des planteurs de riz illégalement installés qui refusent de quitter les lieux en échange d'une somme d'argent, comme l'ordonne la justice, et la police n'ose pas intervenir.

Chez les Yanomami, si les entreprises minières obtiennent l'autorisation de s'installer, les représentants indigènes s'inquiètent : "Que se passera-t-il ? La forêt sera abattue, les rivières seront polluées et les animaux disparaîtront. Des maladies comme la malaria, la tuberculose, la diarrhée et la pneumonie se propageront à nouveau."

Dans l'Etat du Mato Grosso, où les conflits avec les grands fermiers sont nombreux, plusieurs dizaines d'Indiens ont été assassinés, probablement sur les ordres de ces grands fermiers.

 

L'Amazonie vue du cielL'Amazonie vue du ciel

© D.R.

 

Les promesses seront-elles tenues ?

Le président du Brésil, Lula, a annoncé en 2007 un programme destiné à "garantir les droits et la protection des terres des Indiens". Il promet la réparation des routes d'accès aux territoires indiens et l'électricité dans les villages. Il est aussi prévu d'offrir, grâce à l'électricité, l'accès à Internet ou à la télévision. Ce projet correspond aux principales demandes exprimées par les représentants indiens.

Enfin, le 8 mai 2008, Lula a lancé le Programme Amazonie Durable (PAS) qui promet la confiscation des terres déboisées illégalement, des amendes deux fois plus élevées contre le commerce des biens provenant des zones déforestées illégalement, et davantage de policiers sur le terrain pour faire respecter l’application des lois.

 

Murs de coton au bord d'une route transamazonienneMurs de coton au bord d'une route transamazonienne

© Fiona Watson/Survival

 

Pourtant, juste après cette annonce, la ministre de l'écologie du Brésil, Mme Silva, a donné sa démission. Surnommée "l'ange gardien de l'écologie" par les défenseurs de la forêt, mais aussi "l'ennemi du développement" par les grands producteurs agricoles, c'est grâce à elle que le Brésil avait réduit de 60 % les déboisements en Amazonie de 2005 à 2007. Mais la déforestation a repris depuis quelque temps avec l'avancée de l'élevage bovin et des plantations de soja pour les biocarburants.

 

"Services écologiques" rendus par les Indiens

Le programme de Lula propose aussi de verser des compensations en argent aux Indiens d'Amazonie pour les "services écologiques" qu'ils rendent en participant à la protection de la plus grande forêt tropicale de la planète. Les compensations pour préserver la forêt sont une vielle revendication des peuples indigènes de toute l'Amérique latine.

Réunis à Manaus, la capitale de l'Amazonie brésilienne, leurs représentants avaient déclaré : "Les populations des forêts qui ne déboisent pas devraient recevoir leur part des bénéfices des crédits carbone"(1). Par exemple, l'Etat d'Amazonas au nord vient de mettre en place une "bourse de la forêt" qui doit servir à payer le travail accompli par les habitants de la forêt pour préserver leur habitat traditionnel et réduire la déforestation.

 

L'or vert de la future Arabie Saoudite

A côté de ces belles promesses, des dizaines de milliers de km2 continuent d'être sacrifiés au soja, l'un des plus féroces ennemis de la forêt. Le Brésil est devenu la patrie de cet "or vert". Au Mato Grosso, le gouverneur de l'Etat est le plus gros producteur de soja du monde. Il a construit une ville entière, Sapezal, pour loger sa main-d'œuvre, ses bureaux et stocker ses récoltes ; il a fait bâtir un port pour expédier le soja à travers le monde. Quand on lui parle de déforestation, il affirme que la culture du soja est "bénéfique et aide le pays à se développer". Au total, 70 gigantesques barrages pour l'électricité et l'irrigation sont prévus dans le bassin amazonien pour 2030.

Les Indiens veulent redonner vie à leurs terres qui ont été dévastées par les grandes cultures et l’élevage. Le mouvement indigène pour la défense du fleuve Xingu dans le Mato Grosso demande d'arrêter la construction d’un barrage et d'empêcher celle des 10 autres prévus sur le Xingu pour irriguer le soja. Le 3 juillet 2006, plus de 150 Xinguanos représentant 14 nations du Xingu avaient pacifiquement occupé la zone et réussi à stopper les travaux : "Contrairement à l'Amazonie, plus au nord, nos rivières sont petites et l'environnement naturel de la région a déjà subi d'irréparables dommages, d'immenses étendues de forêt ont été abattues".

Les Enawene Nawe s’opposent eux aussi à la construction de barrages sur le fleuve Juruena, en amont de leur territoire. Les Enawene Nawe, qui ne consomment pas de viande, disent que ces barrages empêcheront les poissons dont ils dépendent d’atteindre leurs zones de reproduction.

 

Des Enawene Nawe à la pêcheDes Enawene Nawe à la pêche

© Fiona Watson/Survival

 

"Le président a évoqué des centrales hydroélectriques, mais nous voulons être associés aux enquêtes d'impact sur l'environnement et disposer du pouvoir de nous y opposer", revendique Sandro Tuxa, au nom de l'union des peuples indigènes du Nordeste. En 1987, le territoire des Tuxa avait été inondé par le barrage de la centrale d'Itaparica. Vingt ans après, les discussions sur les sommes à leur donner pour les indemniser continuent toujours . "Notre peuple s'est divisé en trois communautés, et nous avons cessé tous nos rituels autour du fleuve, qui est mort pour nous puisque c'est devenu un lac", explique Sandro Tuxa.

De plus, pour améliorer la culture du soja, des entreprises proposent des pesticides et des semences génétiquement modifiées (OGM). Les pesticides ont déjà provoqué des ravages écologiques, le vent portant ceux que déversent les avions jusque dans les rivières.

Mais le pire est peut-être encore à venir avec les biocarburants. 20 millions d'automobilistes brésiliens utilisent déjà l'éthanol. Les voitures "flex-fuel", qui laissent le choix entre éthanol et essence, sont un véritable succès au Brésil. Plus de 600 stations-service vendent déjà du biodiesel fabriqué avec du soja. Où vont s'installer les plantations ?

 

L'or noir de la forêt équatorienne

L´Amazonie équatorienne était encore intacte en 1960, jusqu'à la découverte de gisements de pétrole qui a transformé ce paradis en enfer industriel. La population indigène a été déplacée sans aucun respect et ses territoires ancestraux détruits. Des routes ont été tracées pour acheminer du matériel sur place et des oléoducs pour acheminer le pétrole jusqu´à la mer. Ces gros tuyaux sont parfois brûlants et les enfants s´y blessent en jouant. Les déchets toxiques sont abandonnés en pleine forêt dans des lacs creusés par la compagnie et souvent recouverts de terre ou laissés à ciel ouvert.

Dans cet enfer, les Indiens sont atteints par des maladies inconnues d'eux : cancers, infections respiratoires, maladies intestinales, problèmes de peau. Des bébés naissent avec des malformations, les femmes enceintes arrivent difficilement à terme. Les nappes d'eau du sous-sol, chargées de déchets pétroliers, contaminent les cultures et les plantes. Le poisson pêché dans les fleuves est devenu un poison lent.

La médecine traditionnelle indienne est inefficace pour guérir ces nouvelles maladies et le voyage vers la capitale Quito pour soigner un cancer est en général trop cher.

En 1993, originaire de Rumipamba, un village indien kichwa de 350 habitants, Maria Aguinda a déposé la première plainte contre l'entreprise de pétrole Chevron Texaco, car 17 personnes de sa communauté souffraient de maladies nouvelles et inconnues. C'était le premier pas d´un procès qui réunit aujourd´hui 30 000 plaignants. Après 14 ans de lutte, les familles attendent le jugement de cette affaire qui devrait être prononcé par la justice équatorienne en 2008.

"L'Amazonie sera l'Arabie saoudite du XXIe siècle", prophétisent certains. Jusqu'à devenir le même désert ?

 

(1) Petit problème de maths pour comprendre les crédits carbone :
Imaginons qu'une région a le droit d'émettre 18 tonnes de CO2 (gaz carbonique). La compagnie A (= les Indiens) en émet 8 tonnes alors qu'elle a l'autorisation d'émettre 9 tonnes. La compagnie B émet 10 tonnes, pour une autorisation de 9 tonnes.
B doit acheter à A (les Indiens) une réduction d'émission de gaz d'une tonne pour respecter son autorisation. Ainsi les Indiens sont récompensés pour leur faible émission de CO2.

 

(Dossier réalisé à partir de Rêves d'Amazonie, catalogue de l'exposition de l'Abbaye de Daoulas 2005 ; des articles de Courrier International et du Monde ; le site La déforestation en Amazonie, et surtout le site et les publications de Survival : Les Nouvelles, n° 62 et 67.)