Primitifs, sauvages, barbares...

Décembre 2010

 

Il existe, à propos des peuples indigènes, des stéréotypes fortement enracinés dans les mentalités que nous devons nous efforcer de combattre car ces fausses idées reçues expriment du racisme, source de traitements indignes infligés à ces peuples.

Les termes "primitifs", "sauvages", "barbares" ont longtemps été considérés comme synonymes, même si à l’origine ils signifiaient respectivement : "peuples premiers", "peuples de la forêt" et "étrangers", et n’étaient pas aussi péjoratifs qu’ils le sont devenus ; ils s’opposaient à "civilisés" qui voulait seulement dire "gens de la cité".

 

 

Aucun peuple au monde ne se considère comme sauvage ou primitif, ces mots sont toujours appliqués aux autres et manifestent un sentiment de supériorité universellement partagé. Dans toutes les parties du monde, et à toutes les époques, on trouve des appellations méprisantes pour désigner des voisins différents par leur aspect ou leur culture. Cependant, l’expansion européenne, initiée il y a plus de 500 ans, a développé l’usage de ces notions racistes pour justifier la conquête des territoires, l’appropriation des terres, des biens et des ressources des peuples indigènes et leur mise en esclavage. Les idées européennes de "progrès" et de "croissance", les religions, le système économique capitaliste se sont imposés dans l’histoire récente ; une culture écrite, une religion organisée en prêtrise, la sédentarité, le développement urbain et une classe marchande sont devenus les caractéristiques uniques de la "civilisation".

Au XIXe siècle, le développement industriel et les théories qui prétendaient qu’il n’y avait qu’une seule voie de la sauvagerie à la civilisation ont accrédité l’idée que l’Europe était l’expression la plus achevée de cette dernière.  Ainsi, les "tribus" des colonies étaient considérées comme des survivances figées de la préhistoire qui n’avaient pas connu le progrès, et les colons se trouvaient moralement justifiés de les "civiliser", voire de les détruire, en les dépossédant.

Ces idées sont encore courantes aujourd’hui, elles sont particulièrement agissantes dans le monde industriel quand il est confronté, du Pérou à l’Indonésie, de la Sibérie à l’Australie, aux peuples indigènes dont les droits sont violés, les terres spoliées et les cultures dépréciées.

 

7 idées reçues sur les "Sauvages"

Les idées reçues négatives sont très répandues. Elles se ressemblent beaucoup d’un pays à l’autre et font écho aux notions racistes sur les peuples différents par la couleur de leur peau, leur culture, leur mode de vie ou leur religion. Elles ont peu à voir avec la réalité et expriment plutôt le besoin d’un individu ou d’un groupe d’affirmer son identité ou son statut, particulièrement chez ceux qui sont en contact avec des peuples indigènes. Leurs effets sont dévastateurs. En voici quelques exemples.

 

Idée reçue n°1 : Les peuples indigènes sont primitifs.

"Le barbare, c’est d'abord l'homme qui croit à la barbarie."
Claude Lévi-Strauss

"Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage."
Montaigne Essais, livre 1, chap XXXI, ‘Des cannibales’

 

Aujourd’hui, on pose de moins en moins la question de l'infériorité des peuples indigènes, du moins dans le monde occidental. C’est un signe encourageant, mais trop de satisfaction serait prématurée : les médias continuent à colporter les vieux clichés sur le "primitivisme" des populations dites tribales. Des comportements racistes s’affichent ouvertement dans la plupart des pays, et il est possible que la majorité des Brésiliens, Indonésiens, Australiens et Canadiens pensent toujours que "leurs indigènes" sont des gens inférieurs.

Même l’image, apparemment positive, du "bon sauvage" développée par les Européens après la découverte de l’Amérique n’a pas été tellement bénéfique pour les Indiens parce qu’elle véhiculait des idées fausses. De même, le récent engouement qui a fait des peuples indigènes des "champions de l’environnement" implique une simplification de la réalité conforme aux stéréotypes occidentaux.

 

Deux Papous dans le métroDeux Papous dans le métro

© Marc Dozier/DR

 

Idée reçue n°2 : Les peuples indigènes sont arriérés.

"Aussi longtemps qu’ils resteront des chasseurs vivant dans un état barbare et refusant de devenir des travailleurs utiles, ils feront face à l’extermination."
Missionnaire au Paraguay, 1914

"Comme les explorateurs du XIXe siècle, les diplômés en sciences de l’université de Cambridge, sont arrivés dans une jungle inexplorée de l’Irian Jaya pour passer quelques semaines avec une tribu qui a bien peu changé depuis l’âge de pierre."
Un quotidien britannique, 1996

 

Aucun peuple ne se considère comme "archaïque" : toutes les sociétés sont complexes, possèdent des systèmes de relations sociales, des institutions, des croyances, un imaginaire collectif, une conception de l’univers, de la société et de l’homme qui s'expriment dans de riches traditions orales chez ceux qui ne possèdent pas l'écriture. Elles s’adaptent continuellement, échangent des biens et des idées et se marient avec leurs voisins. Croire que les "tribus" contemporaines nous donnent une image de l’homme préhistorique est sans fondement : aucune société n’est restée immobile depuis des millénaires ou même depuis des siècles.

 

Cours d'informatique à l'école nomade evenk, SibérieCours d'informatique à l'école nomade evenk, Sibérie

© La gaptière production

 

Idée reçue n°3 : Les peuples indigènes sont paresseux.

"L’ennui avec les Indiens c’est qu’ils ne font aucun travail, qu’ils ne produisent aucune richesse ; ils apportent l’arriération."
Le directeur d’une compagnie aérienne, Paraguay, 1993

 

Très souvent, les observateurs occidentaux ne comprennent pas les méthodes de culture des peuples indigènes. Ils prennent des abattis de forêt plantés en tubercules pour la forêt elle-même, vierge de cultures. Par exemple, les Nukak de Colombie plantent des arbres fruitiers éparpillés dans la forêt  et non groupés pour s’assurer de la nourriture dans une vaste zone de parcours. Dans ces régions, une agriculture à l’occidentale aurait vite fait d’épuiser des sols en réalité pauvres. Les Turkana, éleveurs nomades du Kenya, se nourrissent dans un environnement extrêmement aride grâce à des pâtures extensives sur de très grands espaces où une vie sédentaire serait impossible.

Beaucoup de sociétés indigènes, dans leurs conditions traditionnelles d’existence, couvrent leurs besoins matériels en quelques heures de travail quotidien, le reste du temps étant consacré aux relations sociales et familiales et aux accomplissements festifs et rituels. Toutes ont une connaissance très fine de leur milieu naturel, de leur faune et de leur flore et les exploitent, pour elles, dans les meilleures conditions. Par exemple, les Kaapor, Indiens d’Amazonie brésilienne, cultivent 211 espèces différentes de plantes alimentaires. Nous en consommons beaucoup moins.

 

Dongria Kondh défrichant une parcelle de forêt, IndeDongria Kondh défrichant une parcelle de forêt, Inde

© Jason Taylor

 

Idée reçue n°4 : Les peuples indigènes sont sales.

"Les Asmat sont une tribu primitive, arriérée dans tous les aspects de la vie humaine ; en raison de leur ignorance, de leur alimentation et de leur hygiène, ils souffrent d’un manque de vivacité mentale et de concentration ; ils ont une intelligence réduite."
Fondation Asmat pour le progrès et le développement, 1989

"...Nous ne voulons pas les voir courir partout comme des animaux... Le problème est de les sédentariser, sinon ils n’auront aucun droit... Ne peuvent-ils pas apprendre à avoir de l’hygiène comme nous et à manger de la nourriture propre comme nous ?"
Un fonctionnaire du gouvernement malaisien, 1988

 

La plupart des habitants des tropiques sont d’une grande propreté, se baignant souvent plusieurs fois par jour. Ceux des terres froides et des zones arides où l’eau est peu abondante le font évidemment moins, comme le faisaient moins les habitants de nos campagnes avant l’eau courante et le confort moderne.

 

Embera de la forêt panaméenneEmbera de la forêt panaméenne

© Claude Lefèvre

 

Idée reçue n°5 : Les peuples indigènes sont sexuellement dépravés.

"Les Yanomami sont dépourvus de toute intelligence, ils errent nus et s’accouplent comme des animaux."
Un général brésilien, 1993

"Les coutumes sexuelles des groupes indigènes organisés doivent être abandonnées dans la mesure où elles menacent le contrôle européen et offensent la morale occidentale."
Un anthropologue nord-américain, 1943

 

Les peuples indigènes ont tous des règles sociales codifiant les relations entre les sexes et le choix du conjoint.  Aucune société n’ignore le statut matrimonial et les règles de filiation par lesquelles l’enfant est assigné à une place et les successions et héritages sont déterminés. La prohibition de l’inceste est universelle.

Les peuples nus sont en général très pudiques et prennent bien garde à leurs gestes et à leurs postures. Ils considèrent que leurs corps sont couverts de leurs ornements et de leurs peintures. Ainsi, un Indien nu du Brésil central, qui ne porte qu’un étui pénien, aura honte de l’ôter en public et se baignera, avec ses congénères, dans un endroit écarté.

 

Chasseurs awaChasseurs awa

© Survival

 

Idée reçue n°6 : Les peuples indigènes sont ignorants.

"Je ne vois pas ce que signifie être Aleoute. Ils parlent de la mort de leur culture ; quelle culture ? Ils ne savent que boire, fumer de la marijuana, battre les enfants, tirer sur les oiseaux et étouffer les phoques."
Une organisation protectrice des animaux, 1993

"De quelle grande culture parle-t-on ? Ces populations tribales vivent nues, ignorantes et affamées."
Homme politique de l’Inde, 1989

 

Tous les peuples indigènes éduquent leurs enfants par l’exemple, les récits mythiques, l’apprentissage des règles et des tâches. Les enfants connaissent  mieux la vie adulte que les nôtres et se familiarisent plus tôt avec la naissance, la maladie, la mort. Ils apprennent progressivement, et dès le plus jeune âge, les filles ce que les femmes doivent savoir et faire, les garçons ce que les hommes doivent savoir et faire. Si beaucoup de sociétés ne connaissent pas l’écriture, la mémoire collective porte et transmet une grande richesse de savoirs, les mythes et la tradition orale.

 

Aîné innu et son petit-fils, CanadaAîné innu et son petit-fils, Canada

© Dominick Taylor/Survival

 

Idée reçue n°7 : Les peuples indigènes sont technologiquement inférieurs.

Les techniques occidentales sont, à l’évidence, beaucoup plus avancées et sophistiquées que les techniques indigènes. C’est même le seul domaine où la supériorité de l’Occident est manifeste. Mais ceci ne doit pas nous faire négliger ou déprécier les connaissances du milieu naturel et les inventions, notamment dans le domaine agricole, grâce auxquelles les peuples indigènes ont survécu et se sont développés.

Nous sommes redevables aux Amérindiens, des millénaires avant la conquête européenne et la constitution des grands Etats d'Amérique centrale et d'Amérique du sud, de la domestication  du maïs, du manioc, des cacahuètes, des tomates, des pommes de terre, du cacao, des bananes, des ananas, des goyaves, parmi bien d'autres plantes alimentaires et médicinales.

Chacun sait que les Polynésiens ont été de grands navigateurs de haute mer grâce à leurs pirogues à balancier et leur lecture du ciel qui leur ont permis de franchir des milliers de kilomètres dans l’Océan Pacifique et de peupler des îles aussi éloignées des continents que l'île de Pâques.

On sait moins que les grandes maisons collectives des forêts tropicales aux charpentes admirables (construites pour abriter environ 200 personnes en Amazonie par exemple) sont parfaitement rondes ou elliptiques, parfaitement étanches et fraîches, tellement plus confortables que les maisons aux toits de tôle ondulée et au sol de ciment qui, trop souvent, les remplacent maintenant.

 

Maison collective yanomami, BrésilMaison collective yanomami, Brésil

© Victor Englebert/Survival

 

La position de Survival sur cette question est très claire : nous ne prétendons pas que les peuples indigènes sont supérieurs ou inférieurs aux Occidentaux mais que ce sont des hommes et des femmes avec une histoire particulière qui leur donne le droit de conserver la terre où ils vivent et  qu’ils exploitent et qu’ils ont aussi le droit, comme n’importe quel autre peuple, de gouverner leur propre société et leur culture conformément à leurs aspirations, sans endurer le mépris raciste ou le paternalisme des étrangers.

 

(Dossier réalisé d'après les Nouvelles de Survival.)