Plus de droits pour les Inuit

Juin 2009

 

 

Des milliers de Groenlandais ont fêté dimanche les nouvelles règles de leur autonomie par rapport au Danemark qui les domine depuis près de trois siècles.

La plus grande île du monde (2,17 millions de km2 pour 57 000 habitants) est un territoire semi-autonome inuit, situé pour l'essentiel au nord du cercle polaire arctique.

Ce nouveau texte accorde enfin aux Inuit du Groenland le droit de disposer de leurs propres ressources naturelles (pétrole, gaz, or, diamant, uranium, zinc, plomb). L'île renfermerait d'importantes réserves. Ces ressources attirent d'autant plus les entreprises que le réchauffement climatique pourrait en faciliter la prospection et l'exploitation. Selon les experts, ces nouvelles sources de richesse pourraient aboutir un jour à une indépendance totale vis-à-vis du Danemark.

 

 

Rendons-nous maintenant chez d'autres Inuit, dans le Grand Nord du Canada, à Rankin Inlet, l'une des petites communautés du Nunavut qui bordent l'immense baie d'Hudson. Presque le bout du monde, accessible seulement par avion l'hiver, et par bateau pendant les quatre mois d'été. Fin mai, par -6°C, la neige cède du terrain dans le village mais la baie est encore gelée

Dans la salle communautaire, une fête bat son plein. Les 2 300 habitants, dont 400 Blancs, ont été conviés à un festin organisé par la mairie. Libre à chacun de s'asseoir à même le sol où des morceaux de caribou séché sont éparpillés sur des cartons, ou de manger debout le long de tables garnies de soupes, salades et gâteaux.

Soudain, une clameur s'élève du fond de la salle, suivie d'une bousculade. De jeunes chasseurs viennent d'entrer, portant deux lourds phoques chassés quelques heures plus tôt sur la banquise. On les dépose à terre. Deux femmes inuit s'en emparent avec leur ulu (prononcer "oulou"), le couteau traditionnel en forme de racloir arrondi. Gestes lents, cérémonieux pour fendre la peau du ventre, écarter la graisse, atteindre la viande, la trancher en petits morceaux et la distribuer crue. Elle a l'odeur et la saveur d'une huître.

Une élégante femme noire s'agenouille près des carcasses. On lui propose d'essayer le maniement du ulu. Sa voisine extrait le cœur du phoque, en décroche un morceau, le déguste. "Est-ce que je peux en goûter ?", demande l'invitée. On lui tend un morceau qu'elle avale sans grimacer. "C'est délicieux", assure-t-elle tandis qu'un photographe immortalise la scène. Cette dame noire n'est pas n'importe qui. L'invitée d'honneur du festin de Rankin Inlet n'était autre que... le chef de l'Etat, Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada.

En réaction à ce dîner officiel, les organismes de défense des animaux l'ont accusée de donner des Canadiens "une image d'hommes préhistoriques". Ils lui ont reproché de s'être livrée à une "démonstration sanguinolente déplacée". Il s'agissait de protester contre la chasse commerciale du phoque, jugée "répugnante" et pratiquée par les Inuit, presque tout ce qui leur reste comme activité pour vivre.

"Son Excellence", comme le protocole veut qu'on la nomme, a justifié son geste, "naturel dans un moment de partage". Elle n'a cessé de valoriser la culture des Inuit : pour leur survie, ils s'adonnent depuis des siècles à cette chasse "dans le plus grand respect de l'animal et de l'environnement". Le phoque est au cœur de leur alimentation et de leur habillement. On parlait bien de la "civilisation du phoque" à leur sujet.

 

© Catherine Reisser, Laurence Quentin

(in Les terres de glace, coll. Baluchon, ed. Nathan 2005)

 

Touchés à l'extrême par ces marques inhabituelles de "respect", les responsables du Nunavut n'étaient pas au bout de leurs agréables surprises. La gouverneure a déclaré que le développement économique du Nunavut était inséparable de son "développement humain, dans le cadre d'activités durables, conformes aux conceptions des Inuit". Les projets miniers devraient aussi procurer aux Inuit assez de richesses pour qu'ils puissent sortir d'une dépendance aux conséquences tragiques comme l'alcoolisme, la violence ou le suicide.

Michaëlle Jean a animé des séances de "prise de parole" qui ont permis que s'exprime la détresse d'une population passée en 50 ans des igloos aux maisons préfabriquées, des traîneaux à chiens aux motoneiges, des repères de pierre dressés dans la toundra à l'Internet. A partir des années 1950, les Blancs ont sédentarisé ce peuple de nomades, allant parfois jusqu'à tuer leurs chiens de traîneau. "Vous avez toutes les raisons d'être en colère, j'admire que vous ne le soyez pas", leur a-t-elle dit.

Jusqu'à la fin des années 1970, les jeunes Inuit ont été envoyés en pension dans les villes du Sud, avec interdiction d'y parler leur langue. Humiliés, maltraités, ces enfants ne pouvaient rentrer chez eux que durant les courts mois d'été. Ils ont été coupés de leur culture, privés des savoirs de leurs parents et grands-parents.

L'alcoolisme a dévasté les familles et le taux de suicide (chez les jeunes hommes en particulier) est 10 fois plus fort que dans le reste du Canada. A Kugluktuk, près de 200 jeunes Inuit ont défilé en 2007 dans les rues de cette communauté de 1 300 âmes, exigeant de leurs propres parents qu'ils arrêtent de boire, de se droguer et de s'entretuer pour s'occuper d'eux. Ce fut un électrochoc. Décision a été prise de contrôler l'achat d'alcool. D'autres villages se sont carrément déclarés "secs" et les niveaux de violence ont commencé à baisser.

Pour la gouverneure, les Inuit doivent "reprendre le contrôle de leur destinée". Partout, elle met en avant l'éducation comme clé du développement : les moins de 15 ans représentent près de la moitié de la population des communautés nordiques. Celles-ci étant désormais équipées en écoles primaires et secondaires, "Son Excellence" prône la création d'une "Université de l'Arctique".

 

(D'après Le Monde, 22 juin 2009.)