Les peuples du Grand Nord et le changement climatique

Janvier 2008

 

"Il n'y a pas de place pour les populations autochtones, il n'y a pas de sièges pour les peuples indigènes", déplore Marcial Arias, représentant du peuple kuna du Panama à la conférence de Bali.

 

Des représentants des peuples indigènes du monde entier ont affirmé être exclus des discussions pour leur avenir à la conférence de Bali sur le climat en décembre 2007. Ils ont manifesté en portant symboliquement sur le visage un bâillon affichant "UNFCCC", les initiales en anglais de la Convention de l'ONU sur les changements climatiques.

"Ils veulent que nous implorions à genoux pour pouvoir prendre la parole, mais nous avons le droit de participer", a ajouté Marcial Arias. "La convention sur les changements climatiques ne devrait pas écarter les peuples indigènes. Si nous ne pouvons pas nous exprimer, c'est un crime contre l'humanité", a affirmé Alfred Ilenre, de l'ethnie edo du Nigeria.

Les peuples indigènes ne sont pas responsables du réchauffement climatique, mais ils en sont sûrement les premières victimes, en particulier ceux du Grand Nord.

 

Les maisons sur ski des Inuit

Au nord du cercle polaire arctique, l'atmosphère se réchauffe plus vite que nulle par ailleurs sur terre. Au nord-ouest de l'Alaska, une étroite île de sable est devenue le symbole de ce réchauffement. Depuis une génération, le village de Shishmaref subit la montée de l'océan Arctique, qui se dilate à mesure que le climat devient plus chaud.

A chaque tempête, les vagues grignotent la plage sur laquelle une communauté inuit est installée depuis des siècles. Des dizaines de maisons en préfabriqué ont dû être déplacées. Depuis 2000, plusieurs ont glissé dans les eaux. Les maisons vont donc être posées sur des skis et déplacées vers l'intérieur des terres.

 

Risques d'accidents et d'empoisonnement

En fondant, la glace qui recouvre la mer est moins épaisse et se fractionne, rendant les voyages sur la banquise plus longs et plus dangereux pour les chasseurs inuit. La solidité de la surface est incertaine, et les noyades sont désormais courantes. Le temps étant de plus en plus instable, il est plus difficile de prévoir la météo et les chasseurs sont souvent surpris par une tempête ou une fonte inattendue des glaces.

 

Halte sur la banquiseHalte sur la banquise

© B&C Alexander / www.arcticphoto.co.uk

 

Pour s'adapter, les hommes partent pour des chasses plus courtes et utilisent le GPS pour se diriger dans des tempêtes inhabituelles. Mais ces équipements sont coûteux. Beaucoup ne peuvent pas se les offrir et perdent leur situation respectable dans la communauté.

A cause de la fonte de la banquise, ils doivent chasser de plus en plus sur l'eau. "Le problème, quand on tire les phoques dans l’eau, c’est qu’il faut faire attention qu’ils ne plongent pas ou ne coulent pas, sinon ils sont perdus", commente un chasseur. "Quand on chassait sur la glace, le phoque restait sur place quand on l’abattait.”

Les courants marins transportent des eaux toujours plus polluées vers le Grand Nord. L'ours polaire, qui se situe en bout de chaîne alimentaire animale, absorbe désormais des quantités accrues de produits toxiques comme les dioxines et le mercure, dangereux pour la santé. Ces produits se retrouvent dans l'organisme des Inuit qui se nourrissent de viande d'ours et ont même été détectés dans le lait maternel de femmes inuit en quantité importante. De plus, l'ours meurt de faim lorsqu’il ne peut pas attraper de phoques sur la glace. Chasser en nageant l'épuise, et l'on constate que les ours maigrissent et n'arrivent plus à alimenter leurs petits.

 

De nouvelles routes maritimes autour du Pôle Nord

Quand la banquise fond, l’océan se dégage. Des voies maritimes jusque là praticables uniquement quelques semaines par an deviennent de vraies autoroutes de la mer : l’océan Arctique libre de glace mettrait le continent américain à deux pas de l’Asie. Mais il y a mieux : le réchauffement climatique pourrait rendre praticable toute l’année le fameux passage du Nord-Ouest, la difficile route qui relie le Groenland à l’Alaska en passant entre les îles du nord du Canada.

Aujourd’hui, pour acheminer des marchandises entre Londres et le port japonais de Yokohama, les navires doivent passer par le canal de Panama, en Amérique centrale. Demain, le passage du Nord-Ouest, devenu praticable, offrira un trajet bien plus court, de 15 930 km au lieu de 23 300 km. Dire qu'en 1905, l'explorateur Amundsen avait réussi à relier le Groenland à l’Alaska en 2 ans !

 

 

Les prévisions montrent que l’Arctique pourrait être libre de glace dès 2030. Chacun s'active pour profiter, le jour venu, de cette nouvelle route. Si la saison navigable s’allonge de plusieurs mois, certains pensent aussi que ce serait très positif pour un pays qui a bien peu de routes. Les Inuit aussi pourraient y trouver leur avantage.

Encore plus important : qui va surveiller, et surtout préserver la qualité des eaux et des côtes de la région des immenses risques de pollution, une marée noire étant le danger plus redouté ? Par ces routes maritimes internationales passeront non seulement des navires mais aussi un nombre de plus en plus important de pêcheurs, de touristes en tous genres, des trafiquants de peaux d'ours et ou de défenses de morse pouvant entrainer à terme une diminution des ressources locales et une inquiétante perte pour la biodiversité.

Une autre des conséquences attendues des modifications du climat pourrait-être une augmentation des espèces marines toxiques. En effet, comment prévenir une migration vers le nord d'espèces pouvant être dangereuses pour l’homme et les animaux ? Que se passerait-il, si des micro-algues répondant aux doux noms d’Alexandrium tamarense, de Dinophysis ou Pseudo-nitzschia, responsables d’empoisonnements paralytiques, débarquaient dans les eaux réchauffées de l'Arctique ? Elles pourraient contaminer coquillages et morses et même intoxiquer les Inuit, friands de moules bleues.

 

Les rennes des Saami parqués dans des fermes

"L'homme ne doit pas nourrir le renne, c'est le renne qui doit nourrir l'homme", dit-on au pays du Père Noël. Le plateau du Finnmark, une immense étendue glacée et quasi désertique du Grand Nord norvégien, en plein cœur de la Laponie, est maintenant parcouru de scooters des neiges chevauchés par des éleveurs de rennes saami pressés et inquiets, tirant derrière eux un traîneau chargé de fourrage. Ils parcourent ainsi des dizaines de kilomètres dans une neige épaisse pour aller nourrir leurs troupeaux de rennes éparpillés sur le plateau à la recherche de pâturages.

L'hiver 2007-2008, plus doux que la normale, a eu pour conséquence d'abondantes chutes de neige, avec une alternance de pluie, de redoux et de gel qui a transformé la neige en couches de glace polie par des vents également plus forts. "Sur la plupart des pâturages, il y a trois ou quatre couches gelées qui se superposent, constate John Haetta, un éleveur saami. Avec en plus les quantités de neige qui sont tombées, il devient presque impossible pour les rennes de casser la glace pour accéder au lichen, leur seule nourriture en hiver."

En cas d'été sec et chaud, comme en 2003, les rennes ont aussi moins à manger parce que l'herbe est rare et de mauvaise qualité. Les rennes, aujourd'hui semi-sauvages, pourraient un jour devoir être parqués dans des fermes, ce qui changerait radicalement le mode de vie nomade des Saami.

Mais ces changements climatiques ne font pas que des victimes. Ils donnent aussi de grands espoirs aux industries pétrolière et gazière norvégiennes, qui sont en train de faire de cette région arctique leur nouvel eldorado. Aujourd'hui, le Parlement saami de Norvège exige que les autochtones obtiennent une part des revenus du gaz et du pétrole exploités dans leur zone.

 

Champignons radioactifs en Sibérie

Comme les Dolgane, les Nganassane, les Evenk, les Evènes, les Yakoutes ou les Tchouktche, les Nenets, un peuple d'éleveurs de rennes depuis la nuit des temps, vivent dans le Nord de la Sibérie.

 

Course de traîneaux chez les EvenkCourse de traîneaux chez les Evenk

© Alexandra Lavrillier

 

Au campement, chaque matin, un homme attelle un traîneau et part avec quelques chiens rassembler près de 300 rennes pour les ramener au corral. Au centre de ce dernier, fermé par les femmes avec une corde, les hommes décident du programme de la journée et choisissent les bêtes qui seront attelées.

Tous les deux ou trois jours, la communauté, qui dispose de 80 traîneaux et de 15 chiens pour veiller sur un troupeau de 2 000 rennes, doit déplacer son campement de quelques kilomètres à la recherche de nouvelles pâtures.

Pour eux aussi, les grandes industries sont une menace. Grâce au réchauffement, elles exploitent de plus en plus facilement les territoires où vivent ces peuples, tout en prenant soin de les priver des bénéfices du nickel, du platine, de l'aluminium, du gaz, etc.

Les grandes installations industrielles ont déjà bien pollué des régions sibériennes et dans certaines zones devenues radioactives, la cueillette des champignons et des baies présente un danger d'empoisonnement pour la population locale qui s'en nourrit traditionnellement.

 

Course au trésor dans l'Arctique

D'après certains chercheurs, près d'un quart des réserves mondiales non découvertes de pétrole et de gaz se trouverait dans la zone arctique. On pense aussi que les fonds marins y cachent d'énormes ressources en or, diamant, nickel ou autres minéraux, mais personne n'en a encore rapporté la preuve. Le réchauffement permet désormais d'accéder plus facilement à ces nouveaux espoirs de richesse jusque là préservées grâce à un climat extrême.

Chaque pays a pour but de gagner des droits à exploiter ces trésors en tentant d'établir des preuves géologiques : il s'agit de prouver que le fond de l'océan est bien à lui. C'est ainsi que les Russes proclamaient en 2007 que l'analyse des échantillons géologiques avait démontré que la zone où ils avaient planté leur drapeau au fond de l'océan Arctique, à plus de 4 000 m de profondeur, ne pouvait être que russe "puisqu'elle est le prolongement du plateau continental sibérien" : 10 milliards de tonnes de pétrole et de gaz gagnés pour les premiers arrivés !

 

Qu’est-ce qui est pur, rafraîchissant et a plus de 10 000 ans ?

L’eau des glaciers, bien sûr. Alors que les experts du monde entier s’alarment des conséquences de la fonte des glaces, certains songent déjà aux moyens d'en faire une bonne affaire. L’an dernier, 164 milliards de litres d'eau en bouteille ont été bus dans le monde. Or le Groenland, recouvert d’une immense calotte glaciaire, a déjà, grâce au réchauffement, plus d’eau que ses habitants ne peuvent en boire. Alors pourquoi ne pas la mettre en bouteille ? La première "eau de glace" pourrait être produite dès 2009.

Mais le Groenland a décidé que l’exportation de l’eau et de la glace récoltées sur son territoire devrait être effectuée sous le contrôle des autochtones, étant donné la qualité particulière de cette ressource. La vente de cet or bleu devra profiter aux habitants du territoire et à eux seuls.

 

Comment se préparer à ces bouleversements ?

Les Inuit sont nombreux à estimer que le changement est trop rapide. Dans un endroit où la plupart des gens se nourrissent encore du produit de la chasse, l'inquiétude grandit devant ces bouleversements climatiques qui risquent de mettre fin à un mode de vie datant de la fin de la dernière période glaciaire. "Nous sommes un peuple qui vivait dans des igloos il y a encore 50 ans", rappelle Sheila Watt-Cloutier qui dirige la Conférence circumpolaire inuit, une organisation mondiale de défense de la culture inuit. "Aujourd'hui, la Terre change littéralement sous nos pieds."

Aussi étonnant que cela puisse paraître dans une localité dont les habitants écorchent et sèchent toujours les phoques devant leurs maisons, certains voient déjà, en bordure du passage du Nord-Ouest, le prochain Singapour.

De nos jours, les Inuit et les autres peuples du Grand Nord sont touchés par de multiples fléaux : familles brisées, alcoolisme, taux de suicide élevé, pauvreté et racisme. Mme Watt-Cloutier craint que la destinée de son peuple ne se trouve entre les mains d'étrangers qui voient un eldorado là où les Inuit ne voient que leur pays. Chaque fois qu'un nouveau navire arrive ou que les glaces libèrent un autre coin d'océan, l'isolement qui les a protégés depuis 5 000 ans fond un peu plus.

 

(Dossier réalisé à partir d'articles de Libération, Le Monde et Courrier International.)