L'or, un poison pour les Amérindiens de Guyane

Janvier 2011

 

Les Wayana, les Apalaï et les Teko habitent sur le Haut-Maroni, le fleuve qui marque la frontière entre le Surinam et la Guyane française et qui prend ses sources près de la frontière avec le Brésil. Ils vivent dans des villages construits le long des cours d'eau au cœur de zones naturelles dominées par la forêt vierge sur les rives française et surinamienne du fleuve.

 

Jeunes WayanaJeunes Wayana

© Survival

 

Depuis de nombreuses années, ils sont menacés par l'orpaillage illégal, mais depuis juin 2008 ils doivent faire face à l’invasion de leurs terres, au plus près de leurs villages, par des orpailleurs clandestins. Cette activité illégale pollue l'environnement par ses rejets d'eau boueuse et de mercure, un métal très toxique. De plus, les orpailleurs qui chassent et pêchent dans les zones d’usage réservées aux Indiens privent ceux-ci de leurs moyens de subsistance. Leur présence crée enfin une atmosphère d'insécurité avec des vols et des agressions.

Bien que certaines actions aient été menées par les autorités françaises, le problème de l'orpaillage reste entier, et il le restera tant qu'un accord ne sera pas signé entre les autorités françaises, brésiliennes et surinamiennes pour lutter contre ce fléau, qui par ailleurs touche l'ensemble du territoire de la Guyane française et d'autres populations comme les Wayãpi. Il est donc urgent d'agir et de faire pression sur les différents gouvernements pour qu'une coopération active soit enfin mise en place.

 

Amaipotï, gran man (chef) wayana, a lancé un appel en mai 2009 pour que cesse cet orpaillage et que son peuple retrouve la paix :

« Je vous parle d’ici, à Kulimuli. L'eau y est sale, la terre va mal par ici, et il est maintenant impossible de se baigner dans les criques de l'intérieur de la forêt. Tout est contaminé, quand on boit cette eau on attrape la diarrhée. On boit de l'eau sale, alors qu'avant elle était si propre. Du vivant de mon père l'eau était bonne. Je voudrais du soutien. Je ne veux plus de conflits avec les orpailleurs, je veux en finir avec cette eau sale.

Ce sont nos héros créateurs Kujuli [pour les Wayana] et Mopo [pour les Apalaï], qui nous ont donné l’eau des rivières pour que nous puissions tranquillement vivre ici. Mais aujourd’hui les jeunes n’écoutent plus ce qu’on leur raconte. Je n’ai pas envie d’abandonner cette terre, ces rivières, je voudrais vaincre ce problème, trouver du soutien pour préserver le territoire qui nous a été donné par Mopo et Kuyuli.

Je ne désire que cela : conserver ce que nous ont laissé nos ancêtres, ce que m’a transmis mon père. "Ne bouge pas d’ici ! Reste sur cette terre !", disaient mes ancêtres. Mon père aussi me disait de ne pas aller sur une autre rivière. C'est bien pour cela que je reste ici et j’y resterai toujours. Et c’est pour cela que je vous demande de l’aide, car nous en avons tous besoin, il n'y a pas que chez nous que l’eau est mauvaise mais aussi dans tous les villages alentours. C'est tout ce que j'ai à dire. »

 

Comment vivent-ils ?

Environ 1000 Wayana vivent en Guyane française, cohabitant avec une cinquantaine d’Apalaï. Les Teko, qui vivent majoritairement à Camopi, sur l’Oyapock, comptent environ un demi millier d’individus, et une cinquantaine d’entre eux partage également le territoire wayana dans le Haut-Maroni. Les Wayana et les Apalaï du Haut-Maroni vivent dans une quinzaine de villages le long du cours principal et sur le fleuve Tampock.

 

Pirogues sur le fleuvePirogues sur le fleuve

© Survival

 

Les maisons d’habitation (pakolo) étaient autrefois couvertes de feuilles de palmier et étaient entièrement ouvertes. Au centre des villages s’impose le tukusipan, la maison collective, sous lequel les visiteurs sont reçus. Les morts y étaient autrefois inhumés. C’est sous ce carbet que se déroulent les réunions importantes et les fêtes.

Ces groupes sont présents dans la région des Guyanes depuis au moins deux siècles. Les ancêtres des Wayana et des Apalaï étaient autrefois semi-nomades et se déplaçaient dans la région des Guyanes en sillonnant les territoires situés de part et d’autre des inselbergs (collines isolées et abruptes) des Tumuc-Humac, à la frontière entre la Guyane française et le Brésil, ainsi que les territoires du sud de l’actuel Surinam. Certains sentiers sont encore empruntés aujourd’hui, notamment ceux entre le Paru de l’Este, au Brésil, et le Tapanahony, au Surinam.

Ces peuples tirent une grande partie de leurs ressources de leur milieu naturel grâce à la pêche, la chasse et l'agriculture. La pêche est vitale pour les Amérindiens. Les poissons capturés selon des techniques de pêche originales leur procurent une part importante des protéines d'origine animale. La chasse constitue aussi une activité importante. Ces groupes pratiquent enfin une agriculture itinérante sur brûlis. Dans leurs champs, ils cultivent le manioc (ulu), leur aliment de base, avec lequel ils fabriquent de la bière (okï) ainsi que des tubercules variés, comme la patate douce (napi), l’igname (napëk), le taro (wakalau), le piment (asi) et des fruits tels l’ananas (nana), la banane (palu) et la pastèque (malasija). Des palmiers, ils collectent des fruits comme le wassaï (wapu), le comou (kumu) et des vers de palmier (ilipe) dont ils sont friands.

Ils entretiennent des rapports symboliques très forts avec leur environnement. Les arbres et les animaux, par exemple, sont considérés comme des personnes, et les relations qu’ils entretiennent avec eux sont basées sur les principes des relations sociales entre êtres humains.

Pour les Apalaï et les Wayana, les rites collectifs avec danses et chants les plus importants sont les rites d’initiation (maraké), avec l’épreuve de l’application d’insectes, marquée par l’exécution de chants anciens et de la levée du deuil (lomotpë).

Pour en savoir plus sur le mode de vie des Wayana, consulte la fiche qui leur est consacrée dans la rubrique Qui sont les peuples indigènes ?

 

La menace actuelle

Depuis 2008, une partie du territoire de l’intérieur de la Guyane, notamment le Haut-Maroni et le Camopi, a été envahi par l'orpaillage clandestin qui provoque de profondes nuisances dans la vie quotidienne des Amérindiens. Les orpailleurs se sont installés juste à côté des villages amérindiens. A partir de comptoirs situés sur la rive surinamienne du Maroni, ils ont ouvert de nombreux sites illégaux d’exploitation de l’or en pleine forêt. Ces sites sont reliés par tout un réseau de pistes pour véhicules motorisés (type quad) qui contournent les villages. Les fleuves sont eux aussi utilisés pour approvisionner les sites clandestins. Des dépôts de carburants sont cachés dans la forêt.

 

Camp flottant d'orpailleursCamp flottant d'orpailleurs

© 2008 Emmanuel Martin/Survival

 

Ces sites clandestins se développent en parallèle d’une autre forme d’exploitation à l’aide de barges sur le Litani (partie haute du Maroni) en amont des villages amérindiens. Ces barges pompent le fond du fleuve afin d’en extraire l’or. Elles bénéficient d’autorisations d’exploitation par les autorités du Surinam, mais seulement pour la rive gauche du Litani, fleuve frontière avec la Guyane. Leur activité s’exerce sans contrôle et ils peuvent librement orpailler la rive guyanaise et servir de relais aux sites d’orpaillage hors-la-loi. Tous sont reliés par des réseaux de communication hertzienne ou satellite qui permet de prévenir l’arrivée des interventions.

Les rejets d'eau boueuse provoqués par l'activité d'orpaillage polluent les ruisseaux et les rivières en les rendant turbides. Non seulement cette turbidité excessive rend l’eau utilisée pour se laver ou préparer la nourriture insalubre, mais elle empêche également la reproduction des poissons.

Au cours de l’exploitation de l’or, une technique consiste à utiliser du mercure, métal extrêmement toxique, pour agréger le métal précieux. Au cours de son utilisation, le mercure est rejeté dans les rivières et les fleuves. Ce mercure se fixe dans les végétaux aquatiques qui sont consommés par les poissons. Ces derniers sont eux-mêmes mangés par d’autres poissons. Ainsi, c’est l’ensemble de la chaîne alimentaire qui est contaminée. Les poissons consommés par les Amérindiens sont donc pollués. D’ailleurs, les mesures réalisées sur les Amérindiens révèlent des taux d’exposition au mercure 10 fois supérieurs à la norme de l’Organisation mondiale de la Santé.

La présence des sites d’orpaillage génère une économie parallèle à travers le haut Maroni. En effet, les sites d’orpaillage les plus importants compteraient plusieurs centaines de personnes, dans une économie qui précarise davantage les clandestins. Les Amérindiens assistent impuissants au transit des pirogues et au passage des quads qui ravitaillent les orpailleurs presque chaque nuit. Les champs sont régulièrement pillés de leurs fruits et de leurs légumes. Des vols de pirogues, de moteurs ou de carburant sont commis, de sorte qu'ils vivent en permanence dans un climat d'insécurité sur leurs propres terres.

 

Dépôt de carburant dans un camp d'orpailleursDépôt de carburant dans un camp d'orpailleurs

© 2008 Emmanuel Martin/Survival

 

Des pans entiers de forêt sont détruits et pollués par les orpailleurs sur les sites forestiers. Les sites orpaillés laissent place à de vastes zones au sol nu, que l’érosion rapide du milieu rend stériles. La faune des rivières et des forêts est chassée sans ménagement pour subvenir aux besoins des orpailleurs, privant ainsi les groupes amérindiens d'une grande partie de leurs ressources.

Les Wayana, les Apalaï et les Teko demandent que soit mis fin à l’orpaillage illégal, que toute forme d’exploitation de l’or soit interdite sur leurs terres et que les orpailleurs soient chassés de la forêt.