Loin de Bollywood

Juin 2009

 

L’Inde, peuplée de 1,2 milliard d'habitants, est une mosaïque de populations aux ethnies, religions, cultures et langues bien différentes. Parmi elles, 84 millions (8 % de la population) sont des autochtones qui vivent regroupés en tribus, depuis des dizaines de milliers d'années pour certaines.

Au long de l'histoire, ces groupes ethniques ont été repoussés dans des régions de jungle montagneuse ou dans des îles où ils ont souvent vécu plus ou moins à l’écart du reste de la population indienne.

Beaucoup de ces tribus vivent de la chasse, de la cueillette, de l’agriculture, de l’élevage, de l’artisanat et échangent plus ou moins de produits avec l'extérieur. La moitié d'entre elles vit en partie des ressources de la forêt, et 1 tribu sur 10 vit uniquement de chasse et de cueillette.

 

Jeune dongria défrichant une parcelle de forêtJeune dongria défrichant une parcelle de forêt

© Jason Taylor/Survival

 

En Inde, la société est organisée selon le système rigide des castes. Tout individu, par sa naissance, appartient à une caste définie par une fonction précise : guerrier, prêtre, agriculteur, commerçant, etc. Tout en-bas de cette classification, certains sont nés "impurs" : ils sont appelés dalits, "hors-castes", ou encore "intouchables". Victimes de discrimination sociale, ces dalits représentent 16 % de la population. De même une personne peut appartenir à une tribu par sa naissance : sa situation dans la société indienne est tout aussi défavorisée que celle des dalits, pauvres, illéttrés et privés de tout pouvoir. En Inde, on désigne ces autochtones par le mot Adivasi, ou "premiers habitants".

 

La grande variété des tribus en Inde

Certaines sont de religion bouddhiste, hindouiste, musulmane, ou ont été plus ou moins christianisées, mais les plus nombreuses ont conservé leurs religions animistes. Elles croient en de multiples divinités cachées dans la nature, comme les dieux de la pluie, du soleil ou de la lune, et elles vénèrent les esprits des ancêtres qui ont un pouvoir fort sur le monde des vivants.

Certaines représentent une population nombreuse, de 4 à 5 millions de personnes, comme les Gond ou les Santal. D'autres ne sont plus qu'un très petit nombre, comme les Jarawa ou les Kadar.

 

Les problèmes auxquels les tribus sont confrontées

Elles ont eu à faire face à la perte de leurs terres et au mépris du reste de la société. A l'époque de la colonisation par les Anglais, de nombreuses régions isolées ont été rendues plus accessibles par de nouvelles routes qui ont attiré des cultivateurs de l'extérieur. Ils se sont installés sur les terres des indigènes, alors que les tribus n’avaient pas fait reconnaître par écrit leurs droits sur ces terres où ils vivaient depuis la nuit des temps. Aujourd'hui, avec la déforestation et les migrations des gens des plaines vers ces régions, le phénomène continue. De nombreux aborigènes se retrouvent ainsi transformés en simples ouvriers agricoles sur leurs propres terres et y travaillent quasiment comme des esclaves.

Depuis 1910, une politique de protection des tribus a été mise en place avec l'idée de stopper le rachat des terres indigènes par des étrangers, mais les tribus ont bien des difficultés pour se défendre. En raison de leur éloignement et de leur niveau d'éducation très bas, il leur est difficile de se faire respecter par des fonctionnaires de l'administration indienne qui les méprisent.

 

L'Inde : localisation des peuples indigènesL'Inde : localisation des peuples indigènes

 

Chez les Adivasi, certaines traditions demeurent bien vivantes, en particulier dans l'organisation de la vie du village et des rites religieux. Par exemple, plusieurs tribus conservent une tradition commune, celle des dortoirs où les jeunes se retrouvent, avec des règles qui diffèrent selon les ethnies. C'est le cas, parmi d'autres, chez les Naga, les Gond, les Gadaba, les Bondo, les Santal et les Khond.

 

Les Naga

Les Naga étaient de redoutables chasseurs de têtes qui se sont rebellés contre l’administration coloniale anglaise avant l'idépendance de l'Inde. Ils vivent au Nagaland, l’un des sept Etats de montagne du nord-est appelés les Etats tribaux. Ils habitaient des villages défensifs entourés de palissades, organisés en "cours" regroupant 20 à 50 maisons et comprenant une maison des hommes, le morung, et un dortoir des femmes. Seuls les hommes du morung d'un autre village pouvaient entrer dans le dortoir des femmes. Aujourd'hui, les Naga sont pour la plupart chrétiens.

 

Les Gond

Ils sont 5 millions qui regroupent plusieurs tribus différentes ayant en commun des dialectes Gondi. Les Murai Gond sont organisés en clans ayant chacun un animal totémique : cobra, tortue, chèvre, tigre ou poisson. Ils vénèrent aussi les ancêtres auxquels ils font des offrandes régulières. Ce sont des chamanes qui font connaître aux hommes, en entrant en transe, la volonté des esprits.

Le gothul, dortoir des jeunes, est au centre du village. Ce sont les garçons qui en construisent les murs de boue séchée et les filles les toits de chaume. Les murs sont peints de motifs et les piliers gravés de formes géométriques. Les enfants vont y passer la nuit dès l’âge de 8 ans, les aînés s’occupant des plus jeunes. Un garçon et une fille sont choisis pour être leurs chefs et organiser les fêtes du village. Ils chantent et dansent ensemble pour les mariages et les funérailles.

Une grande liberté sexuelle y règne, tout en respectant deux règles : les grossesses sont interdites avant le mariage et les mariages doivent se faire entre jeunes de clans différents. On remarque que les couples mariés gond sont stables, fidèles et divorcent très peu. Mais aujourd'hui cette coutume est affaiblie par l’influence de la religion hindouiste et par l’enseignement en pensionnat.

 

Les Gadaba

Chez eux, les filles et les garçons d’un village sont regroupés dans un même dortoir sous l’autorité d’un jeune homme. Les jeunes gens partent ensemble aux fêtes et dansent au centre du village où une plateforme de pierres, le sodor, lieu de rassemblements rituels, représente les esprits des défunts. Le bien-être des morts dépend des rites que les vivants leur adressent, et à leur tour ils influencent le bien-être des vivants. Le sacrifice d’un buffle lors des fêtes en l'honneur d’un défunt permet de calmer l’esprit dangereux de celui-ci. On rajoute ensuite deux pierres au sodor dont le pouvoir aidera les hommes qui s’y rassemblent à prendre les bonnes décisions.

 

Les Bondo

Comme les Gadaba, ils habitent la jungle montagneuse de l’Orissa. Les parures des femmes bondo sont souvent photographiées : des coiffures de petites perles qui enserrent comme des casques leurs crânes rasés. Elles portent de longs et lourds colliers de métal et de perles qui couvrent leur poitrine. Chez les Bondo, chaque village comporte un dortoir de filles auxquelles rendent visite les garçons d’autres villages. Ils chantent et dansent ensemble et choisissent leur future épouse.

Les femmes bondo se marient avec des hommes plus jeunes qu’elles qui les aideront plus tard dans leurs multiples tâches: tenir propre le sol de la maison en terre et bouse de vache séchée, aller chercher de l’eau et du bois mort pour la cuisine, biner et désherber les champs, conserver les récoltes, tisser les étoffes qui les habillent. Au centre du village bondo, un cercle de pierres est le lieu d’un sacrifice par an à la déesse de la terre, et chez eux aussi des monuments de pierre sont érigés pour les défunts.

 

Les Santal

Ils cultivent du maïs, du millet, des légumes et du riz irrigué. Leurs villages ont des rues larges et ordonnées, leurs maisons sont solides et spacieuses.

Un homme est choisi pour être le gardien des jeunes garçons, son épouse gardienne des jeunes filles, et le prêtre est responsable de la relation avec les esprits. Les grandes chasses et pêches collectives réunissent plusieurs villages et se terminent par la réunion du conseil de la région. Le monde des esprits est tout aussi ordonné : certains vivent dans le monde souterrain, tandis que les esprits des ancêtres vivent au ciel et les esprits du territoire, des forêts et des collines vivent dans le village.

Les Santal aussi sont connus pour s’être rebellés contre les Anglais responsables de la confiscation de leurs terres par les propriétaires hindous. A la suite de la perte de ces terres, de nombreux hommes ont été contraints de devenir manœuvres, ouvriers agricoles ou conducteurs de cyclopousses (ou vélos-taxis) loin de leurs villages.

Depuis l’indépendance de l’Inde en 1947, les Santal ont beaucoup lutté pour la création de l’Etat du Jarakhand, institué en 2000, qui aurait dû mieux les protéger. Mais en novembre 2008, ils se sont à nouveau soulevés en masse, réclamant la fin de la dépossession de leurs terres. Leur colère faisait suite à des violences de la police indienne dans 35 villages santal.

 

Les Kondh

Il sont plus connus parce qu'ils pratiquaient autrefois les sacrifices humains. Chez les Kondh, contrairement à ce qui est courant en Inde, et dans bien d'autres pays, une femme est plus précieuse qu'un homme. Là aussi, dans les dortoirs pour les adolescents, un pour les filles et l’autre pour les garçons, on fait l'apprentissage de la vie.

Depuis 2007, Survival mène une campagne pour soutenir dans leur lutte les Dongria Kondh qui luttent contre l’implantation d’une mine de bauxite sur leur territoire, ce qui leur ferait perdre leurs moyens de subsistance.

 

Jeunes filles Dongria KhondJeunes filles Dongria Khond

© Jason Taylor/Survival

 

Les Warli

La tribu des Warli, au nord de la ville de Bombay ("Bollywood"), compte environ 300 000 membres. Leurs peintures murales en rouge et blanc sont très prisées et les a fait connaître à travers le monde. (Lire dans le musée vivant : "Le monde en rouge et blanc des Warli".)

 

Femmes warli peignant leur maisonFemmes warli peignant leur maison

© Hervé Perdriolle

 

Les Jarawa

Ils vivent sur les îles Andaman, à l'est de l'Inde, en groupes semi-nomades de 40 à 50 personnes. Les hommes chassent le cochon sauvage et le varan, pêchent à l'arc, pendant que les femmes ramassent des racines, des graines et des fruits. Après la chasse et la pêche, les hommes grimpent dans les arbres pour récolter du miel sauvage.

 

Enfant jarawa des îles AndamanEnfant jarawa des îles Andaman

 

Survival apporte son soutien aux Jarawa qui souhaitent vivre isolés et réclament la fermeture de la route qui coupe leur territoire en deux et favorise l'entrée des braconniers, des bûcherons et des touristes. Leur environnement en souffre, et ils se méfient des étrangers qui leur apportent des maladies du contact.

 

Parmi les documents consultés pour écrire ce dossier : T. et G. Balizzone, L'inde des tribus oubliées, Paris, Ed. du Chêne, 1993 ; G. Busquet, C. Delacampagne, Les aborigènes de l'Inde, Paris, Arthaud, 1981.
Site internet : www.minorityrights.org (World Directory of Minorities and Indigenous Peoples).