L'homme dans le trou

Mars 2007

 

Un territoire pour un seul homme

En Amazonie brésilienne, le bureau des affaires indiennes, la FUNAI, a agrandi cet automne un territoire indigène à l'intention d'un seul homme, un Indien que les employés de la FUNAI ne sont jamais parvenus à apercevoir et dont ils ignorent à peu près tout. Seule certitude : cet Indien, qui paraît être le dernier survivant d'un groupe disparu, évite soigneusement tout contact avec les Blancs. Lorsqu'on essaie de l'approcher, il s'enfuit dans les recoins les plus obscurs de la forêt ou, s'il n'a plus le temps de disparaître, se terre dans le trou qu'il a creusé dans sa hutte. C'est ainsi qu'est né son surnom : "l'homme dans le trou".

 

© Survival

 

"L'homme dans le trou" n'est pas le seul Indien à éviter tout contact avec des étrangers. La FUNAI estime qu'il y a plus de 40 peuples indiens au Brésil qui refusent le contact avec le monde extérieur. Certains ont tellement souffert du contact avec les Blancs qu'ils ne comptent plus que quelques personnes, parfois moins de cinq. Ces peuples disparaîtront bientôt totalement. Dans les pays riches, on se soucie de protéger des races d'animaux ou des espèces de plantes pour qu'elles continuent à exister. Et se soucie-t-on des hommes ?

Ces groupes sont repérés au hasard dans la forêt, à partir de quelques traces laissées derrière eux ou à l'occasion d'une rencontre imprévue au bord d'une rivière. On connaît aussi des histoires d'Indiens survivant en solitaires pendant des années après que tous les membres de leur communauté aient été exterminés. Ils vivent dans la peur d'un nouveau contact comme celui qui fut mortel pour leurs proches.

 

Une hutte écrasée au bulldozer

Les Indiens ont de tout temps été considérés comme des indésirables par les colons, agriculteurs, éleveurs ou chercheurs d'or affamés de terres à conquérir. Les employés de la Funai ont entendu parler pour la première fois de "l'homme dans le trou" en 1996. Quand ils sont venus sur place pour tirer l'affaire au clair, les propriétaires de ranchs de la région leur ont affirmé qu'aucun Indien isolé n'y habitait. C'est en cherchant dans la forêt voisine qu'ils sont tombés sur les restes d'une hutte écrasée... au bulldozer.

La Funai a tenté d'en savoir plus sur le mystérieux personnage, mais sans succès. L'an dernier, une expédition a réussi à s'approcher de sa cabane avant qu'il ait eu le temps de fuir. Mais le face-à-face a failli très mal tourner quand l'homme, surpris, a refusé de se montrer et a décoché des flèches sur les visiteurs, en touchant un à la poitrine.

 

De quoi survivre, mais jusqu'à quand ?

Fiona Watson, qui travaille pour Survival, s'est également rendue sur place en 2005. Après plusieurs jours de marche dans la forêt, elle est tombée sur une hutte vide mais a pu recueillir quelques indices sur son occupant. "Il vit de chasse, de cueillette et de petite agriculture", indique-t-elle. "Devant sa hutte, il y avait un peu de manioc, des plants de maïs et un papayer. Dans les environs, nous avons découvert plusieurs pièges à gibier, de grands trous de 2 à 3 mètres de profondeur hérissés de piques. De quoi survivre, mais jusqu'à quand ?" Fiona Watson espère que "l'agrandissement du territoire indigène de Tenaru, qui est passé de 50 à 80 km2, devrait lui permettre de respirer un peu et lui assurer un plus grand périmètre de chasse et une meilleure protection."

Mais les éleveurs qui encerclent son domaine respecteront-ils les droits de "l'homme dans le trou" ? Rien n'est moins sûr. "L'un d'entre eux paraissait amical, se souvient-elle, mais les autres non. Et pourtant, un Indien aussi traumatisé mérite de finir ses jours en paix."

 

D'après les informations de Survival International et un article d'Etienne Dubuis paru dans Le Temps, Genève, 24 novembre 2006.