A l'école avec les rennes

Janvier 2007

 

"Quand tu es porteur d’un savoir, tu as le devoir de le transmettre."
Parole evenk

 

Les Evenk sont un peuple nomade qui vit dans la taïga en Sibérie. Ils sont éleveurs de rennes et restent isolés du monde extérieur pendant une grande partie de l'année. A l'époque du communisme en Russie, les parents evenk parlaient ainsi de leurs enfants qui étaient obligés d'aller à l'école russe :

« Ils vivent enfermés à l’internat entre quatre murs ou errent dans les rues de la ville. Ils ne parlent plus que russe et perdent notre langue. De plus, ils sont malheureux. Quant à nous, nous passons des mois d’angoisse dans la taïga à être inquiets pour eux. »

Dans les rondes chantées, un rite où les Evenk expriment dans de longues improvisations ce qu’ils ont sur le cœur, les femmes chantaient, la voie cassée d’émotion :

« Nos enfants sont en train de devenir russes, le savoir-vivre de nos ancêtres disparaîtra-t-il ? Souvenez-vous de mes paroles, je chante pour le meilleur. »

« Nous voulons que nos enfants puissent suivre l'école tout en restant avec nous dans la taïga. Nous voulons leur transmettre ce savoir immense sur l’environnement naturel indispensable à la vie du troupeau de rennes et à la pratique de la chasse. »

 

 

Une jeune femme française qui vit parmi les Evenk a réfléchi à un projet d’école qui soit à la fois de grande qualité, qui suive les familles nomades dans leurs migrations et qui rassemble un grand nombre d’enfants. Elle-même est mariée avec un éleveur de rennes evenk et a une petite fille d'âge scolaire.

« J’ai d'abord recherché des enseignants evenk qui acceptent de travailler dans ces conditions difficiles. Puis je me suis renseignée sur les possibilités techniques d’avoir une source d’électricité et du matériel multimédia dans la taïga. »

En 2004, elle a créé l’association franco-évenk Sekalan afin de récolter de l'argent, et en 2005 elle a réussi à faire fonctionner l’école nomade.

 

© Alexandra Lavrillier

 

"L’essentiel est de commencer, le reste suivra", disent les Evenk. Ils ont raison. C’est en février que le convoi partait enfin dans la forêt, avec deux enseignants et un guide evenk. Le matériel scolaire, l'ordinateur portable, le générateur électrique et les tentes étaient ficelés sur des traineaux tirés par des rennes.

Les enfants nomades peuvent donc maintenant rester dans la taïga non loin de leurs parents tout en suivant l'école. Ils reçoivent des cours normaux, et participent à des activités originales :

  • Ils apprennent les traditions evenk avec la littérature orale et les jeux : ils réalisent de petits travaux multimédia sur la vie nomade et sur leur environnement naturel. Ces travaux seront ensuite reproduits et diffusés dans d'autres écoles de Russie où vivent d'autres enfants evenk.
  • Ils reçoivent des informations sur la vie en ville, l’économie mondiale et les traditions des autres peuples de Sibérie et du reste du monde, et cela en 3 langues, l'evenk, le russe et l'anglais.
  • Grâce au multimédia, ils vont bientôt pouvoir communiquer avec d'autres écoles. Une correspondance régulière devrait commencer avec des classes du Chili et de France.

Ces cours spéciaux passionnent aussi les parents qui viennent volontiers y prendre part pour transmettre quelques-uns de leurs savoir-faire. "Enfin nous sommes redevenus les maîtres de l’éducation de nos enfants". La présence des enfants sur le campement a redonné du dynamisme à la vie nomade, et le but est que les Evenk puissent prendre eux-même les commandes de l’école.

Ainsi, parents et enfants sont redevenus propriétaires de leurs mythes qui racontent la création du monde. Leur héro Tchinanaj, après avoir disparu pendant plusieurs décennies, est revenu vivre au quotidien parmi eux. Cette école nomade apporte à sa manière sa participation à la sauvegarde du patrimoine culturel mondial.

 

Dossier réalisé grâce à la précieuse collaboration d'Alexandra Lavrillier, ethnologue et fondatrice de l'école nomade.