Langues en voie de disparition

Décembre 2005

 

Chaque année, 10 langues dans le monde cessent d'être parlées, donc de vivre. Il s'agit de langues de peuples peu nombreux, qui vivent dans des pays où la langue officielle étouffe peu à peu les autres. C'est ainsi que la moitié des langues sont aujourd'hui en danger. Elles font partie de ce qu'on appelle le patrimoine culturel de l'humanité que l'UNESCO essaie de protéger. Pour continuer à vivre dans le monde moderne, les langues doivent s'adapter. Certains peuples inventent un nouveau mot pour chaque nouvelle chose, d'autres réclament des dictionnaires et des écoles qui valorisent leurs langues.

Il faut dire que certains pays battent des records. En Papouasie on compte 820 langues, au Nigéria plus de 500, et rien qu'en Amazonie brésilienne, 140. Certaines langues rares sont précieuses, par exemple celles qui nous permettent de savoir à quoi ressemblait le premier langage humain, apparu il y a 50 000 ans : ce sont les langues à clics.

Les Bushmen du désert du Kalahari, au sud de l'Afrique, parlent des langues à clics. Certains chercheurs pensent que c'est pour les besoins de la chasse qu'ils ont gardé ce type de syllabes, obtenues en claquant de différentes façons la langue contre le palais. Ces clics ressemblent plus à un craquement de branchages qu'à un langage humain, et le gibier se méfie moins. Aujourd'hui, la culture des Bushmen est menacée (voir les nouvelles de Survival), et leurs langues, qui sont parmi les plus complexes du monde, pourraient bien disparaître si l'on continue à les forcer à changer de mode de vie.

Les Maori de Nouvelle Zélande se plaignaient de ne pas avoir leur place dans le dictionnaire kiwi*. Eh bien, c'est chose faite : au milieu de 100 000 mots anglais, on trouve 600 mots maori. C'est bonza pour c'est génial, cher cuz pour cher cousin, mon waka pour mon canoë... Ou encore des noms propres comme celui du lac Te Rotorua nui a Kahumatamomoe, qui s'appelait avant lac Rotorua.

 

 

Les Inuit du Groenland doivent s'adapter au réchauffement climatique et à ses conséquences. Mais comment désigner en inuktitut des choses qui sont nouvelles pour eux, comme les guêpes, les chouettes ou le tonnerre ? Ils ont de nombreux mots pour la neige sous toutes ses formes, mais pas pour ces deux-là. A l'inverse, ils nous ont donné certains mots, comme kayak, anorak ou igloo.

Si, à l'école, les enfants sont obligés de parler, de lire et d'écrire dans une autre langue que leur langue maternelle, ils oublient celle-ci, et dans quelques années, quand les vieux seront morts, elle n'aura plus aucun locuteur.

 

 

Ursula d'UkikaUrsula d'Ukika

© Eric Facon

 

Les Yaghan de Patagonie, au sud du Chili, n'ont plus que deux sœurs locutrices de leur langue. Ursula et Cristina vivent sur l'île d'Ukika, près du Cap Horn, au milieu de cette communauté de 80 Indiens. Comme leurs petits-enfants ne connaissent pas la langue, les deux sœurs, malgré leur âge avancé, ont accepté de devenir profs à l'école du village. Elles espèrent qu'il n'est pas trop tard et que le dictionnaire yaghan, qui date de l'époque des missionnaires chrétiens, deviendra le livre préféré des enfants.

Les Yaku de la forêt de Mukogodo, au Kenya, ne sont plus qu'une dizaine de vieux à parler entre eux leur langue. Les jeunes filles se marient avec des Maasaï et parlent alors le maa. Elles se laissent séduire par la richesse des grands troupeaux des Maasaï et abandonnent leur mode de vie traditionnel. Les Yaku sont experts dans la récolte du miel et la fabrication des ruches. Les arbres qui portent ces ruches sont donnés en héritage aux enfants et en dot aux jeunes filles pour leur mariage, mais cela n'est plus suffisant pour vivre, surtout qu'on leur interdit maintenant de chasser pour se nourrir. Les jeunes garçons sont obligés d'aller vivre ailleurs, et cette forêt n'est plus habitée que par les grands-parents.

Qui rêve d'un monde où l'on parlerait tous la même langue ? Certes, plus besoin d'apprendre ses leçons d'espagnol ou d'italien, mais quelle tristesse et quelle monotonie ! C'est une richesse de pouvoir dire "merci" de tant de manières :

keyatao en gana (Bushmen)

ashoge en apache

ngiyabonga en zoulou

qujanak en inuktitut

tika hoki en maori

a ni tche en bambara

trugarez en breton

pachi en quechua

tudjechhe en tibétain...

 

(Dossier réalisé à partir d'articles de Courrier International, du Monde et des Nouvelles de Survival.)

 

(*) Le mot "kiwi" désigne à la fois un fruit et un oiseau. C'est aussi un surnom que l'on donne aux Néo-Zélandais.