Des hommes et des bêtes

Avril 2008

 

"Lors de l'accouchement, la sage-femme saupoudre le thé de poudre de pénis d'ours séché et donne le breuvage à boire à la jeune femme. Cette pratique est née d'un vieux mythe qui raconte les amours entre la femme et l'ours." Anatoli A. Alekseev, écrivain spécialiste du peuple yakoute de Sibérie.

 

On retrouve nos amis les bêtes dans bien des contes, des proverbes, des devinettes, tout comme dans les fables de La Fontaine. Les animaux tiennent souvent les premiers rôles dans les mythes des peuples indigènes, comme dans cette histoire où l'ours, le seul mammifère capable de se tenir sur deux pattes, apparaît comme le père de l'homme.

Dans les religions animistes, on pense que les hommes, vivants et morts, partagent le monde avec les animaux et les plantes. Il est essentiel que tous fassent bon ménage pour que l'ordre soit maintenu. On peut rétablir cet ordre quand il est détruit. On s'adresse alors aux animaux, on leur montre du respect, on les imite, on capte leurs pouvoirs, on leur demande pardon. Les paroles des chamanes, les danses masquées, les rites d'initiation, les peintures corporelles et les parures, les offrandes et les sacrifices, les représentations sculptées ou peintes sont les moyens de communiquer avec eux. Même à la chasse on leur marque du respect. Le chasseur s'adresse à sa victime avant de la tuer, et même après. Il la remercie et demande à son âme libérée du corps de continuer à fournir aux hommes de quoi se nourrir.

 

Dans le Grand Nord, chez les Inuit...

Quand un chamane inuit veut voler, il se transforme en ours polaire, car les Inuit trouvent que les mouvements de l'ours qui nage dans les eaux bleues donnent l'impression qu'il vole. Pour eux, chasser la baleine est indispensable, mais pas question de la tuer sans respect. Pour accompagner les chasseurs sur leurs embarcations, le chamane porte un masque d'esprit de baleine et des peintures de nageoires sur la poitrine. Ensemble, ils demandent à la baleine de leur donner sa chair, mais son esprit restera libre et continuera de les accompagner. Quand ils ont tué un phoque, les chasseurs lui déposent quelques gouttes d'eau dans la gueule pour qu'il n'ait pas soif pendant son dernier voyage.

    

Pour les Tchouktche ou les Evenk...    

Chez ces peuples éleveurs de rennes dans le Grand Nord sibérien, cet animal est capable lui aussi de voler dans le monde des esprits, parmi les âmes des ancêtres. Il emmène le chamane décédé sur son dos et peut même l'allaiter en attendant qu'il vienne renaître chez les hommes.

 

Enfant evenk et son ami, un jeune renneEnfant evenk et son ami, un jeune renne

© Alexandra Lavrillier

 

En Amérique du Nord, pour les Indiens pêcheurs...

Sur les rivages du nord de l'océan Pacifique, quand les saumons redescendent vers la mer, ils sont accueillis par des cérémonies avec danses et discours de bienvenue. Chaque année, après avoir remonté les cours d'eau par bonds puissants, ils bravent les forts courants pour revenir vers les hommes de la côte et leur apporter le courage, la fécondité et la sagesse. Certains masques d'Alaska représentent un visage avec un nez en forme de saumon bondissant. On sculpte des saumons sur des mâts totémiques et on en cuisine pour certaines cérémonies, tout en leur adressant des paroles de respect comme à un grand chef.

 

En Amazonie, pour les Indiens de la forêt...

Le jaguar nage aussi bien qu'il grimpe aux arbres et ses yeux lui permettent de chasser autant la nuit que le jour. Il est fort, sans peur et rusé, capable de faire fuir les esprits maléfiques qui apportent la maladie. Il règne sur les vivants comme sur les morts. Pour acquérir sa ruse et sa force, de nombreux peuples de la forêt se peignent le corps de motifs qui évoquent l'animal. Ils se parent leé visage de fines et longues moustaches faites de baguettes piquées dans les ailes des narines ou la lèvre supérieure. Avec sa peau tachetée, ils se frottent le corps pour guérir ou se couvrent la tête pour se protéger.

    

En Nouvelle-Guinée, pour les Papous...    

Les oiseaux sont les messagers entre les hommes et les esprits. Une légende raconte qu'un jour un chasseur tira sur un oiseau de paradis qui s'envola avec sa flèche. Le chasseur le suivit sur un chemin montant vers le ciel. Au bout du chemin, se trouvait un village où l'oiseau vivait sous la forme d'un homme.

Leur oiseau le plus sacré est le casoar. C'est un esprit de la forêt et l'ancêtre d'un clan. Les Papous asmat vénèrent War, l'aigle de mer qui n'a peur de rien, et le représentent au sommet de leurs maisons. Pour les Papous iatmul de la vallée du Sépik, un fleuve de Nouvelle-Guinée, le crocodile a créé le monde et a montré aux hommes où il fallait qu'ils s'installent. Il est tellement présent dans toute leur vie que les pirogues comme les tabourets sont taillés en forme de crocodile.

 

En Afrique, pour les Peul...

Chez ces éleveurs du le Sahel et de la savane africaine, "la vache, c’est le bonheur". C'est le symbole du luxe et de la beauté. On dit qu'un berger peul peut connaître le nom de chacune des mille vaches de son troupeau, et même le nom de leurs parents. Il aime ses bêtes comme les membres de sa famille.

Dans une case peul, il y a un autel où l'on dépose en offrande une calebasse de lait. On réserve les plus belles calebasses, décorées de pyrogravures, pour boire la boisson blanche qui donne force et beauté. Dans la langue peul, on compte 50 mots pour décrire le dessin de la robe d’une vache, et plus de 20 rien que pour la couleur.

 

Vache peul dans un village du nord du Burkina FasoVache peul dans un village du nord du Burkina Faso

© Sophie Ganeau

 

Pour les Dogon du Mali ...

Un mythe raconte qu'un lièvre avait été capturé par un chien. Pour éviter qu'il ne soit dévoré, son maître le lui retira et l'emporta chez lui. Avant de le tuer, il l'attacha et tailla un bois à son image. Curieusement moucheté comme un léopard, le masque de lièvre sort de sa cachette et danse en imitant l'animal lors des cérémonies du dama, organisées pour fêter la fin du deuil des villageois décédés dans l'année. Il est accompagné par d'autres animaux, comme le singe, la hyène, la vache et le lapin.

 

Masque lièvre dansant dans un village dogon au MaliMasque lièvre dansant dans un village dogon au Mali

© Sophie Ganeau

 

Dans de nombreuses cultures...

Le serpent est vénéré, redouté, protégé, adopté par les hommes ou sacré. L'anaconda de la forêt amazonienne est le plus gros serpent du monde, et les jeunes initiés doivent essayer de le capturer pour montrer leur force et leur courage.

Le cobra qui se dresse en gonflant et en sifflant est vénéré en Inde comme une divinité redoutée. Mais le serpent lové en boucles peut aussi devenir une couche confortable et protectrice.

 

Serpent sculpté dans la pierre devant un autel hindouisteSerpent sculpté dans la pierre devant un autel hindouiste

© Sophie Ganeau

 

Pour les Aborigènes d'Australie, le python Arc-en-ciel a le don de donner la vie en apportant la pluie. Si on le dérange, il est furieux et envoie le tonnerre et les inondations.

 

Les sons ou les matières provenant d'animaux ont aussi des pouvoirs ...

...que les hommes veulent récupérer pour eux. En Afrique, les objets en ivoire d'éléphant ont souvent été réservés aux rois, car l'éléphant est symbole de puissance, de sagesse, de longue vie et de protection. La queue de la girafe est aussi réservée au pouvoir royal car c'est l'animal qui domine tout le monde par sa haute taille.

Les griffes et les dents de jaguar ont le pouvoir de tuer et de rendre invincible. En Amazonie, les chasseurs les portent en collier, comme les chasseurs et chamanes inuit ou evenk portent celles de l'ours.

Les cornes ont souvent, elles aussi, des pouvoirs magiques. Celles du buffle en Afrique et celles du yak au Tibet protègent les hommes de tous les dangers et malheurs. Celles du rhinocéros ont des pouvoirs magiques.

 

Cornes de yak protégeant l'entrée d'une maison tibétaineCornes de yak protégeant l'entrée d'une maison tibétaine

© Sophie Ganeau

 

La coquille de l'œuf d'autruche, le plus grand des oiseaux, incapable de voler mais bon coureur, apporte bonheur et prospérité. On la pose au sommet des autels et des mosquées dans les pays du Sahel et les Bushmen du Kalahari l'utilisent comme récipients pour conserver l'eau.

La fourrure des félins ou des ours est digne de couvrir le dos des rois et des chamanes, leur assurant pouvoir, respect et admiration.

Les plumes multicolores des oiseaux d'Amazonie donnent aux Indiens la matière première la plus merveilleuse pour confectionner leurs parures : diadèmes et couronnes, boucles d'oreilles, pendentifs, pectoraux, bracelets de poignet et de cheville, masques en plumes de toucan, d'ara, de colibri, d'aigle, d'agami, de martin-pêcheur ou de perroquet. La cueillette des plumes est compliquée et le savoir-faire de la plumasserie savante, mais rien n'est trop difficile pour parvenir à la beauté parfaite et faire de la vie quotidienne une fête permanente pour remercier les dieux. (Voir la page musée vivant.)

 

Jeune Indienne yanomami parée de baguettes et de plumesJeune Indienne yanomami parée de baguettes et de plumes

© Victor Englebert. Brésil. 1980 / Survival

 

L'intestin de morse a permis aux Inuit d'inventer le premier K-way qui protège des tempêtes. (Voir la page musée vivant.)

Les cris du calao, grand oiseau de la savane africaine au long bec recourbé, protègent les enfants et accompagnent l'âme des morts pour leur dernier voyage. En Afrique, chez les Senufo, un danseur qui porte le masque du calao imite son chant et mime son envol.

 

Certains animaux sont plutôt des protecteurs pour les enfants.

Dès la naissance, ils portent des amulettes contenant des matières animales destinées à éloigner les mauvais esprits porteurs de maladies. Ces dents, morceaux de peau séchée, poils et autres sont souvent serrés dans de petites pochettes qu'ils portent en collier, bracelet ou ceinture.

Pour certains peuples, la maison est aussi sous la garde des animaux. Chez les Kassena du Burkina Faso, le serpent et le lézard sont sculptés de part et d'autre des portes ou fenêtres.

 

Serpents et lézards protègent les maisons des Kassena au Burkina FasoSerpents et lézards protègent les maisons des Kassena au Burkina Faso

© Sophie Ganeau

 

Pour d'autres peuples, chaque famille est sous la protection d'un animal totémique. Dans les familles dogon du Mali protégées par la tortue, le caïman ou le serpent, on aménage pour cet animal un espace dans la cour. Chez les Indiens d'Amérique du Nord, c'est le mât totémique qui veille sur tout le village et, chez les Mentawaï d'Indonésie, c'est l'oiseau sculpté au sommet du toit de la maison commune.

Dans nos pays, les enfants prennent soin de leur poisson rouge ou de leur canari. C'est le chien qui garde la maison et, du haut du clocher de l'église, le coq veille sur le village. Et quel bébé n'a pas son ours en peluche pour le rassurer ?

 

Dossier réalisé à partir de Taïga, terre de chamanes (éd. de l'Imprimerie nationale, 1997) ; Rêves d'Amazonie, catalogue de l'exposition de l'Abbaye de Daoulas 2005 ; Animal, catalogue de l'exposition du même nom au musée Dapper en 2007 ; Les animaux et le sacré de N. Saunders (éd. Albin Michel 1995) ; Aborigènes d'Australie (Découvertes Gallimard 2002) ; Dictionnaire d'Histoire et civilisations africaines, de B. Nantet (éd. Larousse) ; C.R. du Café-géo du 25 avril 2006 au café de Flore à Paris.