Chronique d'une disparition annoncée

Juin 2010

 

Moi, ma mère et mon petit frère au bord de l'Omo

© Alison M. Jones/ danitadelimont.com

 

Novembre 2009

Je m’appelle Bantu, j’ai dix ans et j’appartiens à la tribu des Kwegu : nous sommes des chasseurs-cueilleurs de la vallée de l’Omo, à la frontière entre l’Ethiopie et le Kenya.

Je suis très triste : deux de mes amis sont morts de faim ce mois-ci ! Je n’ai plus envie d’aller jouer au bord de la rivière avec les autres et de rire à tue-tête. Je n’ai pas dis un mot depuis que j’ai appris la mauvaise nouvelle. Mais je sais aussi qu’il est important de raconter ce qui nous arrive, à moi et mon peuple, de témoigner pour qu’on ne nous oublie pas.

Qu’est-ce qui a coûté la vie à mes amis ? Les sages de la communauté en discutent tous les jours sous l’arbre à palabre : nous n’avons pas connu de saison des pluies depuis trois ans et lorsque nous nous rendons à la rivière, il n’y a presque plus d’eau. Les précipitations se font rares et à la saison de la crue, l’Omo ne déborde plus. La famine sévit.

 

Deux garçons de mon âge de la tribu des Hamar

© Magda Rakita/Survival

 

Nous avons tous faim. Les autres tribus de la vallée comme les Mursi ont du bétail: elles peuvent s’abreuver du lait et du sang de leurs zébus. Pourtant, ils ne sont pas forcément en meilleure posture que nous. Alors que je parcourais avec mon grand frère la savane à la recherche de gibier, nous avons rencontré un jeune pasteur de la tribu des Mursi. Il nous a dit que ses parents se disputent tous les jours au sujet de leurs champs sur les berges de l’Omo qu’aucune crue ne fertilise plus. Cependant, notre situation est plus grave encore car, en l’absence de bétail, nous ne nous nourrissons que de ce que la rivière Omo nous donne. Le poisson est notre bétail. Si les crues et les précipitations s’arrêtent, nous mourrons.

Pourquoi la pluie n’est-elle pas tombée pendant tout ce temps ? Le ciel n’est-il pas en règle avec son contrat de travail ? Ou a-t-il oublié de travailler ? J’ai peur le soir en m'endormant.

 

 

Mars 2010

Comme un malheur n’arrive jamais seul, notre situation s’aggrave depuis que le gouvernement a entrepris la construction de plusieurs barrages sur les rivières qui alimentent l’Omo. Du haut de mes dix ans, j’ai bien compris les conséquences pour moi et mon peuple: notre principale nourriture, le poisson, sera retenue par les barrages. Leur stock va baisser dans la rivière, mettant sérieusement en danger notre survie. Ouvrez le barrage et laissez l’eau couler ! Je m’égosille la voix mais personne ne m’écoute.

Le gouvernement nous empêche d’organiser des réunions avec les autres tribus de la vallée à propos du barrage. Or, beaucoup de nos voisins ne connaissent rien du projet et il nous est impossible de les alerter. C’est un membre d’une ONG de la capitale qui nous a tenus informés en début d’année. Mais cela fait des semaines qu’il n’a pas donné signe de vie : une loi lui interdit de militer dans son association et il a du mal à nous joindre maintenant.

 

Mon petit frère, encore insouciant

© Eric Lafforgue / Survival

 

Cela ne cessera donc jamais ? Quels moyens de subsistance va-t-il nous rester ? Des bruits courent dans la savane aussi vite que le grand koudou (espèce d’antilope) : le gouvernement est prêt à donner de grandes parties de notre territoire à des compagnies étrangères qui viendraient y cultiver des plantes à agrocarburants irriguées par l’eau du barrage. Ainsi, nous ne sommes pas à l’abri de la confiscation de nos terres. Mais que sont ces "agro-machin-choses" qui vont nous priver de notre terrain de chasse? Mon père a violemment réagi : "On souhaiterait notre disparition, qu’on ne s’y prendrait pas autrement !". Mais, il ne baisse pas les bras. Armé de sa sagaie (javelot), il m’apprendra encore quelques techniques de chasse.

 

Survival a lancé une campagne urgente appelant le gouvernement d’Ethiopie à interrompre la construction du dernier barrage. Aidez notre peuple en écrivant une lettre au Premier ministre d’Ethiopie.