Les Jivaro

© Catherine Reisser, Laurence Quentin
(in Sur les bords de l'Amazone, coll. Baluchon, éd. Nathan 2003)

 

 

Quel est leur vrai nom ?

Les Achuar, ou Achu Shuar, les "gens de la palme d’aguaje" (palmier), sont l’un des groupes qui constituent le peuple indien jivaro. Ils sont proches, par la langue et la culture, des Shuar, Shiwiar, Aguaruna et Huambisa, les autres groupes jivaro.

Les Jivaro, les "sales sauvages", comme les appelaient les conquérants espagnols, ont repoussé tous ceux qui tentaient de les dominer : les Incas, puis les conquistadors au 17e siècle, et ensuite les missionnaires jésuites. Ils se sont bâti une réputation de guerriers redoutables en pratiquant la chasse aux têtes pour les transformer en têtes réduites, comme on le voit dans l'album de Tintin L’Oreille cassée (lire l'article sur les têtes réduites dans le musée vivant).

 

Dans quels pays et dans quel milieu naturel vivent-ils ?

Le territoire des Jivaro, en Amérique du Sud, est à cheval sur l’Equateur et le Pérou, dans la forêt de haute Amazonie, près des sources du fleuve. C'est une région très marécageuse et difficile d'accès, ce qui explique pourquoi ils sont restés longtemps isolés, protégés du monde extérieur.

 

© Catherine Reisser, Laurence Quentin
(in Sur les bords de l'Amazone, coll. Baluchon, éd. Nathan 2003)

 

La saison des fortes pluies, de janvier à août, comprend le "temps des fruits sauvages" puis le "temps de la graisse des singes laineux" qui ont, tout comme les hommes, bien profité des fruits. Elle est suivie par la saison sèche, le "temps des poissons", ou temps des basses eaux.

 

Combien sont-ils ?

Les Jivaro sont l’un des peuples indigènes les plus importants de la forêt amazonienne avec 150 000 personnes, dont environ 80 000 Achuar.

 

Quelles langues parlent-ils ?

La langue achuar appartient à la famille des langues jivaro. En Equateur, le shuar, proche de l’achuar, est enseigné aux enfants dans les écoles qui sont regroupées dans une confédération des centres shuar. Grâce aux cours et aux émissions de radio en langue shuar, les enfants ne perdent pas leur culture.

Dans une région aussi difficile d’accès, où les forêts impénétrables succèdent aux sommets inaccessibles, les émissions de radio en shuar et en espagnol, qui existent depuis 1968, sont devenues un soutien essentiel pour les écoles bilingues.

 

Comment s'habillent-ils ?

Chaque matin, après le bain dans la rivière, les hommes se parent et se coiffent avec soin : deux tresses épaisses décorées de cordons de part et d'autre d'une épaisse frange coupée au ras des sourcils, et sur la nuque une longue queue de cheval décorée de plumes de toucan rouges et jaunes. Dans le lobe des oreilles, ils enfilent un long tube de bambou orné de motifs gravés au feu, d’une rosette de plumes et d’une longue mèche de cheveux. Avec une tige trempée dans le jus rouge du roucou, une plante locale, ils se dessinent des motifs géométriques sur le visage. Pour les fêtes, ils portent des colliers de dents de jaguar.

Les femmes se parent également de peintures faciales, d’un bâtonnet au travers de la lèvre inférieure et de colliers en torsades de perles de verre. Elles portent serrées aux poignets et aux chevilles des bandelettes tissées pour se protéger. Elles peuvent ainsi sentir leur pouls, la pulsation de la vie, à leur poignet.

Aujourd’hui on remplace le pagne de chanvre tissé par un short et un tee-shirt ou une chemise.

 

Comment sont leurs maisons ?

Les maisons sont alignées au bord du fleuve qui est le centre de la vie : on y chasse et pêche, on s’y baigne et joue, on y navigue pour aller rendre visite à une autre famille ou pour faire du troc. Autrefois, les habitations étaient dispersées et éloignées de plusieurs heures de marche ou de navigation. Aujourd’hui, elles sont regroupées en gros villages près du fleuve.

Chaque habitation abrite une grande famille, composée du père, de ses épouses et de leurs enfants, des fils adolescents non mariés et des filles récemment mariées avec leur mari et enfants.

Tous les 15 ans, avec l’aide des parents et des alliés, on reconstruit une nouvelle maison au même endroit si les palmiers utilisés pour le toit, le poisson et le gibier sont encore abondants à proximité. Sinon, on déménage dans un autre lieu plus riche en matériaux. A la fin du chantier, on boit de grandes quantités de bière de manioc tous ensemble.

La maison, de forme ovale, est une construction de poteaux et de poutres recouverte d’un toit de palmes, sans murs extérieurs, d'environ 20 mètres sur 10. Elle est compartimentée en deux espaces :

  • Pour les hommes, le tankamash qui est le lieu du dialogue cérémoniel avec les personnes étrangères à la maison. Les célibataires et les invités y dorment autour de petits foyers.
  • Pour les femmes, l'ekent avec au centre les foyers pour la cuisine, les grandes jarres où le manioc est mis à fermenter, et tout autour les claies en bois de palmier où sont posés les ustensiles et les lits fermés sur 3 côtés. Le lit de chaque épouse, où le mari vient à tour de rôle, voisine avec un autre lit miniature pour les chiens qu'elles élèvent pour la chasse. Seuls les bébés dorment dans des hamacs. Les provisions sont en hauteur, suspendues dans des paniers à l’abri des souris.

Quand le maître de maison s’en va, il renverse son tabouret sur le seuil de l'entrée qui ne doit plus alors être franchi par aucun visiteur.

 

Que mangent-ils ?

La nourriture n’est pas très différente de celle des autres peuples d’Amazonie qui chassent, pêchent, collectent les fruits de la forêt et récoltent les plantes cultivées au jour le jour, en fonction de leurs besoins.

Chaque épouse entretient son jardin, où elle cultive arachides, haricots, piments, manioc, ignames et bananes. On ne mange pas les animaux "qui puent mal", comme le tapir, le coati, l’opossum, le draguet rouge, l’anaconda, les rapaces et les carnivores en général.

Les animaux comestibles "qui puent bien" sont préparés selon le mode de capture : le gibier à plumes et à poil, chassé à la sarbacane ou au fusil, est bouilli, comme le poisson pêché à la ligne ou au harpon. Les poissons capturés à la pêche au nimier (voir ci-dessous), sont cuits dans des papillottes de feuilles de bananier. La chair de pécari (cochon), de singe laineux, de toucan et de poisson-chat est particulièrement appréciée accompagnée de manioc.

Comme chez nous, le menu dépend des saisons et des moments de la journée :

  • au réveil, une infusion douceâtre bue en grande quantité est réingurgitée pour se purifier ;
  • au petit déjeuner, la bière de manioc accompagne des taros bouillis;
  • dans la journée, on casse la croûte avec du manioc grillé ou de l’igname ;
  • au dîner, on se rassemble autour d'un plat de gibier ou de poisson.

 

Comment chassent-ils ?

Un homme important se mesure à sa capacité de se faire des alliés, à la taille de son jardin et de sa maison, au gibier qu’il est capable de chasser et à ses capacités d’éloquence et de persuasion. C'est celui-là qui sera capable de préserver sa vie et celle des siens des guerres tribales entre les différents groupes jivaro et des représailles incessantes entre familles ennemies. Ces représailles prenaient la forme de meurtre d’un ou de plusieurs guerriers et d’enlèvement des épouses et filles.

Pour se préparer, le chasseur interprète ses rêves de la nuit comme présages du gibier qu’il va tuer. S’il pleut trop, il renonce à sortir car il n’entendrait pas les animaux. S’il décide d'y aller, il fait abstinence et prépare les flèches qu’il va tirer à la sarbacane : il les affûte, puis les trempe dans du curare ramolli sur le feu (voir la recette l'article "Des herbes si précieuses", décembre 2005). Il peut aussi parfois utiliser un fusil. Il part seul avec ses chiens, ou accompagné d'une de ses épouses, afin de bénéficier d’un moment d’intimité avec elle, et de son aide pour porter le gibier.

Pour capturer les gros rongeurs – pachas, acouchis, agoutis – qui se nourrissent dans les jardins, on construit des pièges en forme de tunnel. Pour la pêche, on utilise l'hameçon, le harpon, ou la technique de la pêche au nimier qui consiste à empoisonner l'eau d'une zone qu'on a isolée en construisant un barrage en travers de la rivière. Le poisson est asphyxié, et il n'y a plus qu'à le ramasser à la main.

 

Quels animaux vivent autour d'eux ?

Les femmes élèvent avec beaucoup d’attention les chiens de chasse. Un chien réputé peut se troquer contre une pirogue ou un fusil. Elles apprivoisent les jeunes animaux dont les mères ont été tuées à la chasse comme les ouistitis et les pécaris. Autrefois, les Jivaro n’élevaient pas d’animaux pour les manger. Aujourd’hui ils ont de plus en plus de bovins et de chevaux.

L’oiseau trompette, perché sur les arbres à proximité des maisons, signale toute arrivée. Dans la forêt, les Achuar connaissent 600 espèces d’animaux, c’est dire si la forêt et le fleuve en foisonnent. Mais ils placent le jaguar et l’anaconda au-dessus de tous : leurs esprits sont les plus redoutés.

 

Quels sont leurs croyances et leurs rites ?

Il existe une foule de chants magiques appris ou inventés, adaptés à toutes les situations : chasser, réussir son jardin, stimuler l’allaitement, protéger de la maladie, charmer l’être aimé, etc. Les Achuar pensent que la maladie ou le malheur peuvent aussi être provoqués par un chamane malveillant ; il faut alors qu’un chamane bienveillant vienne extirper les petites fléchettes invisibles envoyées par le premier.

Ils croient en Arutam, qui n’est pas un dieu mais un esprit qui donne à l’homme les moyens de survivre face aux dangers de la nature et des autres hommes. Un rite d'initiation permet au garçon adolescent de rencontrer Arutam au cours d’une vision, et de devenir ainsi un guerrier et un homme prêt à se marier.

Chez les Achuar, le jeune homme de 17-18 ans "parti sur le chemin", seul, après 4 jours de jeûne, ingurgite une boisson de stramoine, une plante hallucinogène mêlée à du jus de tabac, afin d’être visité par Arutam. Il doit d’abord affronter la vision d'un animal monstrueux, jaguar, anaconda ou aigle harpie. La vision se dissipe pour laisser place à un vieillard, fantôme d’un ancêtre proche, guerrier connu pour avoir été valeureux, qui lui délivre un message. Le jeune homme se sentira alors invincible.

Aujourd’hui, par la présence des missionnaires, la moitié des Jivaro sont chrétiens et les autres sont restés animistes.

 

Comment sont leurs fêtes ?

Les fêtes ne sont pas associées à des rites religieux. Elles marquent la solidarité entre parents et alliés qui a permis de passer une étape importante, comme la construction d’une maison ou le transport vers la rivière d’une lourde pirogue creusée dans un tronc sur le lieu d’abattage de l'arbre.

C’est l'occasion de se parer des plus belles coiffes et colliers et de se réunir pour la nuit, de boire de grandes quantités de bière de manioc, de chanter en public, de danser au rythme des tambours et des flûtes. Les femmes, invitées à danser par les hommes, se lancent dans des séries de sauts, les mains sur les cuisses, balayant l’air de leurs cheveux libres.

 

Quelles œuvres d'art produisent-ils ?

Les Jivaro savent fabriquer rapidement les outils, les objets usuels et les parures sur le lieu et au moment même où ils en ont besoin : harpons, flèches, cordes, lits, abris, jarres, paniers, coiffes de plumes, etc. Ils confectionnent des parures de plumes et des colliers de dents et composent des peintures corporelles à motifs géométriques d'une complexité savante. Les têtes réduites sont considérées comme des œuvres d'art par les collectionneurs et les musées. (Voir la page musée vivant.)

 

Vendeuse de fausses têtes réduites sur un marché en EquateurVendeuse de fausses têtes réduites sur un marché en Equateur

© Catherine Reisser, Laurence Quentin
(in Sur les bords de l'Amazone, coll. Baluchon, éd. Nathan 2003)

 

Quels sont leurs problèmes dans le monde actuel ?

Les Achuar et les Shuar, les plus connus et les plus nombreux des Jivaro, ont toujours été très combatifs pour préserver leurs terres et leur culture. Ils ont fortement conscience de ce qui menace leur survie : l’avancée des routes et la déforestation liées à l’élevage bovin et à la grande culture moderne. Mais la principale menace aujourd’hui, qu’ils redoutent et combattent en se regroupant et s’organisant, c’est l’exploitation du pétrole.

Ils ont vu chez les peuples voisins les désastres provoqués par cette exploitation : la construction d’oléoducs et de routes qui entraine la perte des terres, la destruction de l'agriculture et de la faune sauvage, la pollution des rivières, des maladies multiples, la misère et la corruption.

La première organisation shuar, la "Fédération des centres shuar", créée en 1964 pour défendre leurs terres et leur culture, propose aujourd'hui des programmes d'aide économique, de scolarisation en langue shuar, de transport aérien et même l'inscription à l'état civil de la population indigène. Aujourd’hui, les Fédérations shuar et achuar de l'Equateur et du Pérou se sont regroupées. Leurs représentants, parfois après plusieurs jours de voyage en pirogue et en avion pour rejoindre la capitale, partent se faire entendre à Genève auprès de l’ONU qui a reconnu leurs droits sur leurs territoires. (Lire l'article d'octobre 2007.)

Des représentants sont également allés directement auprès des assemblées générales des compagnies pétrolières aux Etats-Unis pour tenter de faire respecter l’obligation faite à ces compagnies de consulter la Fédération indienne avant toute prospection. Mais les projets pétroliers continuent d’avancer, car les compagnies arrivent à acheter les terres à certains et à intimider et violenter ceux qui s’y opposent.

Certaines communautés se tournent maintenant vers l’écotourisme : au Pérou, un hôtel composé de maisons achuar ovales au bord du fleuve accueille des clients qui paient une taxe reversée à la communauté ; l’ensemble des emplois est réservé aux Achuar qui seront propriétaires de l’hôtel au bout de 15 ans. Des règles de comportement respectueux sont imposées aux touristes.

 

Tu trouveras des livres sur les Jivaros dans la médiathèque.

Dossier réalisé à partir de divers ouvrages, dont : Philippe Descola, Les lances du crépuscule. Relations jivaros. Haute-amazonie. Paris, Plon, Terre Humaine Poche, 1993, et Bénito Suarez, Les indigènes achuar du Pérou en lutte contre l'exploitation pétrolière, RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine - http://risal.collectifs.net, article paru dans Le Courrier, Genève, 22 juillet 2004.